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Abdoulaye Niane prend le relais de cette présidence tournante de Jotna, après Bruno D’Erneville. Le leader du parti Teranga Sene­gaal entend porter le projet de cette coalition le plus loin possible. Mais ce camarade de promo­tion et ami de Ousmane Sonko ne veut pas regarder dans le rétroviseur après les défec­tions de Pastef et d’autres partis et mouvements qui ont quitté la coalition. Fiscaliste lui aussi, il fait la lecture du budget 2021 et s’oppose à toute pression sur les entreprises et particuliers dans ce contexte de Covid-19.

Vous succédez à M. Bruno D’Erneville à la tête de la coalition Jotna pour 6 mois. Que peut-on attendre de vous ?
Les textes de notre coalition stipulent que le président de la Conférence nationale des leaders dirige la coalition pour 6 mois, renouvelables une fois. J’en profite pour remercier tous mes camarades de la coalition. C’est une marque de confiance et une réelle source de motivation qui nous poussent à redoubler d’efforts pour mériter aussi le projet que l’on porte pour le Sénégal. J’entends travailler à mener le plus loin possible notre projet commun, un projet de rupture pour un Sénégal ancré dans ses valeurs, ouvert dans le monde, sans complexe, qui développe l’expertise de ses fils et qui promeut la démocratie et la liberté. Voilà ce qu’on peut attendre de nous. Nous avons stabilisé la coalition après les défections du mois de novembre. Aujourd’hui nous sommes dans une phase de croissance pour atteindre le plus de Sénégalais possible avec notre message et pouvoir cheminer avec eux vers une victoire politique. C’est cela notre ambition pour les 6 prochains mois.

Que représente Jotna sans Pastef qui en était la locomotive, et d’autres partis qui l’ont quittée ?
Jotna est un arbre et les membres en sont les branches et les feuillages. Pastef en était donc, il est vrai, une grosse branche. Mais Jotna est toujours là avec ses racines bien ancrées au sol et debout face au vent. Ce n’est pas l’orage qui fait tomber cet arbre qui a été dressé de fort belle manière. Nous avons passé beaucoup de temps dans la mise en place de la coalition, presqu’un an pour le design. On avait le pressentiment qu’il y avait beaucoup de groupes, de sensibilités avec de fortes personnalités. Ces groupes avaient des convictions ancrées et il fallait, pour avoir un appareil solide, avoir des documents de base bien pensés, c’est ce qu’on a fait. C’est pourquoi d’ailleurs lorsqu’il y a eu ces coups de semonce, la coalition ne s’est pas effondrée. Même si c’était un parti important, Pastef n’a pas pu remettre en cause la coalition. Il est parti de lui-même. Jotna n’était pas une coalition de Pastef. C’est ce qui explique tout ce qui s’est passé après. Notre projet ne tourne pas autour de personnes et nos personnalités propres ne peuvent l’impacter. Nous sommes fiers aujourd’hui d’avoir relevé le défi de l’existence après le départ de Pastef et d’autres partis qui ne sont pas négligeables. Ce qui est important, c’est la qualité du dispositif en place et nos convictions qui sont restées intactes.

La fenêtre est-elle fermée pour des retrouvailles avec Ousmane Sonko ?
En politique, il ne faut pas être dans l’absolu ou l’extrémisme. Ce sont des convictions et des principes communs qui nous avaient réunis. Et pour le Sénégal, on peut toujours se retrouver autour de ces principes. Des retrouvailles, nous ne les excluons d’aucun Sénégalais pourvu qu’il soit de bonne foi et qu’il épouse notre ambition. Si aujourd’hui les partis ou mouvements qui ont quitté la coalition veulent revenir en épousant les principes de la coalition, il n’y a aucun problème. Nous tendons la main à tous les Sénégalais sans exclusive. Il ne faut pas dire jamais d’autant plus que ce sont des gens avec qui nous partageons une proximité de pensée et d’action. Encore une fois, les gens peuvent venir vers nous, mais il est totalement exclu pour nous de revenir en arrière pour soutenir qui que ce soit. L’histoire ne se réécrit pas. Nous avons soutenu la candidature du Président Ousmane Sonko, nous ne le regrettons pas, mais nous portons la même ambition que lui, qui est celle de diriger ce pays, d’autant plus que c’est Pastef qui a quitté la coalition.
Avez-vous rencontré Khalifa Sall pour une alliance en vue des prochaines Locales ?
Nous n’avons pas encore rencontré Khalifa Sall. Nous avons plutôt eu des discussions avec le Congrès de la renaissance démocratique de Thierno Alassane Sall, Abdoul Mbaye, Mamadou Lamine Diallo et autres. Nous souhaitons cheminer autour d’un certain nombre d’objectifs. Et notre coalition a estimé que mieux valait rejoindre le grand ensemble qui se bâtit avec Khalifa Sall et ceux que je viens de citer. Mais nous n’avons pas encore décidé de rejoindre un seul de ces deux groupes. Pour le moment, nous avons rejoint le collectif Noo lank qui regroupe beaucoup de partis et mouvements politiques, mais aussi de la société civile et qui est beaucoup plus inclusif. L’histoire du Sénégal nous montre d’ailleurs que ces combats autour de ces grands ensembles peuvent donner quelque chose de productif et d’efficace pour les luttes pour la démocratie.

Vous êtes camarade de promotion de Sonko et vous l’aviez soutenu en tant que président du parti Teranga Senegaal lors de la Présidentielle de 2019. Qu’est-ce qui s’est passé entre vous ?
Effectivement nous sommes des camarades de promotion. Nous avons travaillé ensemble dans l’Administration fiscale. Nous sommes même amis dans la vie. Maintenant la réalité politique est tout autre. Il y a le jeu des acteurs, l’influence de l’environnement et, peut-être que, de part et d’autre, des erreurs ont été commises. L’histoire le dira et nous-mêmes, dans notre for intérieur, chacun sait ce qu’il a fait. Mais ce qui compte, ce n’est pas nous, mais l’ambition que chacun d’entre nous a pour le Sénégal. Mais surtout les Sénégalais jugeront du poids de cette ambition. Pour ma part, j’assume clairement tous mes héritages, mais aussi tous mes objectifs pour changer la face du Sénégal. Et dans ce combat-là, seul le pays va compter. Je n’entendrais pas me faire divertir et je n’accepterais pas de tomber dans des débats subjectifs.

Quelle lecture faites-vous de la levée de fonds de Pastef et, de façon générale, du financement des partis politiques ?
Je trouve la lettre que le ministre de l’Intérieur a adressée à Pastef très maladroite et, surtout, juridiquement mal fondée. Les étrangers visés par la loi sur le financement des partis politiques sont des étrangers au sens juridique du terme, c’est-à-dire des non Sénégalais. Or il y a eu un amalgame dans cette lettre où le ministre semble dire que les fonds venant de l’étranger sont totalement exclus et seraient confondus à des fonds venant d’étrangers. Je pense que la nuance est grande. Et puis aujourd’hui, les Sénégalais qui sont à l’étranger font partie des électeurs et des élus, et de nouvelles régions ont été créées à l’extérieur du pays pour leur permettre de participer à la vie démocratique. C’est une avancée et il ne saurait y avoir de recul pour juste piéger un opposant politique. Nous nous inscrivons totalement contre cette lecture. Ce n’est pas parce que nous avons des frictions avec Pastef que nous n’allons pas le soutenir dans ce combat et fustiger cette attitude du gouvernement. Il ne saurait en être autrement d’ailleurs parce que demain, peut-être, le bâton s’abattra sur nous. Ce pays doit être géré de façon rigoureuse et objective et il ne faudrait pas qu’il y ait des gens qui sont protégés et d’autres qui sont écartés du jeu politique. Le financement des partis politiques a fait l’objet d’étude, notamment de la part du Pr El Hadj Mbodj. Pour notre part, nous pensons que le jeu démocratique ne doit pas être distrait par justement le financement des partis politiques. Quand je dis «distrait», c’est que le parti au pouvoir, on le sait, a mobilisé beaucoup de ressources lors des dernières élections. Ces ressources ont été malheureusement dépensées de façon tendancieuse pour garantir la pérennité des tenants du pouvoir actuel. Ce n’est pas cela la démocratie. Ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui ne doivent pas bénéficier d’un avantage justement par le jeu de l’utilisation non conforme des deniers publics, des moyens de l’Administration comme les véhicules ou les positions de pouvoir. Ce n’est pas acceptable et nous devons mettre en place un modèle de financement conforme qui fasse que ceux qui ont une représentativité puisse être soutenus de manière sérieuse dans le jeu politique, dans la formation de leurs adhérents et dans la présence qu’ils ont sur le terrain politique. Cela dit, des mécanismes ont été effectivement présentés et on peut en discuter pour trouver des solutions au financement des partis.

Quelle appréciation votre coalition fait de la gestion de la pandémie par le gouvernement ?
Sur la pandémie, les 1 000 milliards mobilisés dans la première phase constituent à peu près un quart du budget de l’Etat. On aurait pu consacrer plus de 10%, c’est-à-dire 64 milliards, à la santé. Cela nous aurait permis d’avoir une vraie efficacité du système sanitaire, une vraie résilience en achetant des équipements qui peuvent assister les cas graves. On aurait pu aussi recruter encore plus, rehausser les infrastructures pour mettre fin aux évacuations sanitaires vers la France et ailleurs. On aurait pu profiter de cette crise sanitaire pour renforcer notre dispositif sanitaire. L’autre aspect sur la gestion de la pandémie, c’est qu’on met en avant la répression en oubliant que le Peuple fait face à un choc psychologique. Il faudrait travailler à asseoir la confiance des citoyens, à avoir des décisions inclusives. Pourquoi pas passer par l’Assemblée nationale, expliquer la vaccination envisagée, le budget qui sera dégagé, les modalités, les risques éventuellement, et même faire des commissions parlementaires pour que les grands spécialistes de ce pays se prononcent parce qu’il y a des voix discordantes ailleurs sur l’efficacité des vaccins et leurs risques ?

En tant que fiscaliste aussi, la Loi de finances 2021 vous paraît-elle efficace dans le contexte actuel ?
Quand on dit budget et Loi des finances, il y a deux aspects : les dépenses et les recettes. Sur les recettes qui sont ma première compétence en tant que fiscaliste, il y a eu de nouveaux impôts et, malheureusement, la pression sur la direction des Impôts, la douane, semble relever d’une lecture classique pour une situation nouvelle. Chaque année on fixe de nouveaux paliers pour augmenter les recettes et cet objectif aurait dû être revu à la situation actuelle. On aurait dû laisser les entreprises respirer un peu plus, parce qu’elles sont étranglées, le tissu productif ne doit pas être pressé comme du citron. On doit laisser l’argent entre les mains des personnes qui produisent de la valeur ajoutée, des entrepreneurs, pour les laisser organiser leur propre résilience. Mais au lieu de cela, on a vu que les objectifs de l’Administration, comme les années passées, sont encore très forts. Malheureusement, elle n’aura d’autres possibilités que de faire du contrôle fiscal, de mettre en place les leviers pour prendre l’impôt. Sur ce plan-là, la mise en place de nouveaux impôts et d’objectifs de recettes ambitieux pose problème. Sur les dépenses, il faut plutôt concentrer une bonne partie du budget à relever le plateau technique pour que la santé occupe pour une fois la grande priorité du Sénégal.

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