Dr Yoro Dia a eu le courage de dire ce que beaucoup ressentent mais n’osent plus exprimer à haute voix par crainte des soixante douze heures des autoproclamés «patriotes». Le constat est brutal, mais il est juste. Nous avons tristement touché le fond. Et la scène qui s’est déroulée sous nos yeux n’est pas un simple épisode de politique locale. C’est un séisme moral, un scandale civilisationnel, une faute contre l’histoire. Quand Monsieur Abass Fall, le maire de la capitale du Sénégal, pays de Senghor, de Cheikh Anta, de Lamine Guèye, se permet d’insulter la peau noire en caricaturant la belle noirceur d’ébène de Monsieur Madiambal Diagne, il ne commet pas un banal dérapage, il viole la dignité d’un continent entier. Il gifle la mémoire de millions d’Africains et d’Afro-descendants. Il tire vers le bas tout un Peuple qui a été éduqué à se tenir droit face au mépris du monde.
Et ce qui rend la chute encore plus grave, c’est qu’elle part du sommet institutionnel municipal, d’un élu qui, par sa fonction, devrait incarner la dignité républicaine et non l’écraser. Car il faut le dire sans trembler, un tel propos venant d’un citoyen ordinaire serait déjà affligeant, mais venant du maire de Dakar, il devient une humiliation nationale. On ne touche pas au symbole sans abîmer la Nation. On ne banalise pas la couleur noire à Dakar sans insulter Senghor. On ne tourne pas en dérision la peau africaine dans la capitale de Cheikh Anta Diop sans profaner un monument intellectuel.
Car le Sénégal n’est pas un pays comme les autres. Et Dakar n’est pas une ville quelconque. C’est la cité qui a accueilli le Festival mondial des arts nègres. La ville qui fut le laboratoire de la fierté noire, la scène où la parole de la Négritude s’est levée pour dire au monde que la peau noire n’était ni honte, ni poids, mais lumière et humanité. Le maire de Dakar hérite de cette grandeur. Il est censé la protéger. Il est censé la prolonger. Il est censé la respecter. Mais, il en est devenu le fossoyeur.
Pour mesurer le niveau de ce naufrage, il suffit de se souvenir d’où nous venons. Lamine Guèye, dans une époque de racisme institutionnel, se battait pour l’égalité des droits entre «sujets» coloniaux et citoyens français. Il affrontait l’humiliation, mais jamais il ne s’humiliait. Son combat ennoblissait son Peuple. Son verbe rendait possible le respect. Aujourd’hui, des responsables politiques, héritiers objectifs de cette lutte, se permettent de rabaisser ceux auxquels leurs prédécesseurs ont offert l’égalité. Quel renversement tragique ! Quelle faillite morale ! Quel effondrement de la conscience noire !
C’est ici que la colère devient légitime. Pas la colère bruyante ou stérile, mais la colère lucide, celle qui voit le drame que certains politiques n’ont plus la hauteur de percevoir. Les mots prononcés ne sont pas un accident. Ils sont le signe d’une dégradation profonde. Cette dégradation n’est pas seulement politique, elle est intellectuelle, morale, culturelle. Elle révèle une génération de responsables qui naviguent sans boussole, sans mémoire, sans repères. Une génération qui croit que la provocation est une stratégie et que la vulgarité est un courage. Une génération qui confond agitation et vision, bruit et pensée. Avec Pastef et ses affidés, seul le bien serait un miracle.
Senghor aurait été bouleversé. Pour lui, la Négritude n’était pas un slogan, c’était une réhabilitation, une reconquête spirituelle. Il disait que «la Négritude est un humanisme», c’est-à-dire une manière d’être au monde, une affirmation de la valeur intrinsèque de l’homme noir. Il voyait dans la couleur noire une source de culture, de sensibilité, de beauté. Il y voyait une humanité blessée mais debout, humiliée mais digne. Et voilà que dans le pays du poète-Président, au cœur même de sa capitale, un élu s’autorise à en rire, à la tourner en dérision, comme si le combat de nos ancêtres était un simple détail folklorique. Comment ne pas y voir une forme de reniement tragique ? Qu’à cela ne tienne, c’est un produit de Pastef.
Et que dirait Cheikh Anta Diop face à cette déchéance ? Lui qui a passé sa vie à démontrer que l’Afrique noire n’est pas née d’hier, qu’elle est à l’origine de la civilisation mondiale, qu’elle est matrice de cultures, de savoirs et de sciences. Lui qui rappelait que les Noirs doivent être fiers d’eux-mêmes, non par orgueil mais par vérité historique. Lui qui affirmait que l’aliénation commence lorsqu’on cesse de respecter sa propre image. Devant ce spectacle, Cheikh Anta verrait la preuve que la colonisation mentale n’a pas disparu, qu’elle s’est simplement déplacée dans la bouche de certains Africains eux-mêmes.
C’est précisément cela qui rend la situation insoutenable. L’insulte à la peau noire venant d’un Africain est pire qu’une insulte. C’est un suicide symbolique. C’est l’expression la plus achevée de l’aliénation. C’est la victoire posthume de tous les systèmes qui ont tenté d’écraser la dignité noire. Lorsque le mépris vient de l’extérieur, il appelle la résistance. Lorsque le mépris vient de l’intérieur, il annonce la décomposition.
Un maire, par définition, doit être gardien du lien social. Il doit être le protecteur des symboles qui rassemblent. Il doit être un leader moral, un repère. Que devient une ville quand son premier magistrat devient le premier diffuseur de discours d’auto-mépris ? Que devient la jeunesse quand ses élus légitiment la honte ? Que devient une Nation quand ceux qui ont le devoir de l’élever deviennent les instruments de son abaissement ?
Le silence serait une complicité. La complaisance serait une défaite. Le relativisme serait une lâcheté. Ce pays, aujourd’hui, n’a plus le droit de tolérer ce qui ronge sa dignité. Car pendant qu’on banalise la couleur noire dans la bouche d’un élu, la jeunesse sénégalaise cherche désespérément des modèles, des repères, une direction morale. Et que leur offre-t-on ? Du bruit. De la provocation. De l’ignorance. Toujours les caractéristiques de Pastef. Mais certainement pas la fierté que Senghor et Cheikh Anta ont érigée comme socle de la conscience africaine.
Dire que nous avons touché le fond n’est pas un excès. C’est un constat. Mais ce qui est plus grave encore, c’est de constater que certains semblent vouloir y creuser davantage. Le fond devient confortable pour ceux qui ne savent pas ce que signifie s’élever. Pourtant, l’histoire nous regarde. Nos ancêtres nous observent. Notre avenir nous juge.
Le Sénégal a le devoir de se relever. Ce pays porte une histoire trop lourde pour être bradée par l’inconscience de quelques-uns. Le Sénégal, c’est la dignité noire. Le Sénégal, c’est la pensée. Le Sénégal, c’est la lutte contre le mépris. Le Sénégal, c’est une certaine idée de l’Afrique. Et quiconque insulte la peau noire depuis Dakar insulte non seulement une couleur, mais une civilisation tout entière.
Il est temps de reprendre la hauteur que certains ont perdue, notamment les autoproclamés «patriotes». ll est temps de rappeler que la dignité n’est pas un choix, mais un devoir. Il est temps d’affirmer, sans trembler, que nous ne laisserons personne, fût-il élu et, de surcroît, premier magistrat de la capitale sénégalaise, piétiner ce que nos géants ont construit. Le Sénégal se relèvera à une seule condition : retrouver ce que Senghor appelait «l’âme noire», et ce que Cheikh Anta appelait «la conscience historique». Car un Peuple qui perd sa mémoire perd sa dignité. Et un Peuple qui perd sa dignité se perd lui-même.
A quand la prochaine bévue des autoproclamés patriotes ? Qui en sera l’auteur ?
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du PIT/Sénégal