Le secrétaire général du Gradec, membre de la société civile, rappelle à Macky Sall que sous Wade, Alioune Tine et Cie avaient marché aux côté des opposants. Dans cet entretien, Ababacar Fall parle de l’organisation du Forum des partis politiques prévu le jeudi 29 novembre à l’initiative du Gradec et avec l’appui de l’Osiwa.

Que peut-on retenir du Forum des partis politiques qui sera organisé par le Gradec jeudi ?
Pourquoi le Forum des partis politiques d’abord ? Nous avons constaté que les acteurs ne s’entendaient pas sur l’essentiel des modifications du Code électoral et sur les règles du jeu en général. Les dernières rencontres remontent à la tenue du Cadre de concertation dirigé par l’ambassadeur Seydou Nourou Ba. Sur les 8 points, il y a eu 3 accords et 5 désaccords. Ces 5 points de désaccord tournaient justement autour des conditions de participation à l’élection présidentielle et constituaient quand même des questions politiques majeures. Il s’agit du parrainage, du bulletin unique, de la caution, etc. Donc, nous avons vu qu’à chaque fois que les acteurs se retrouvent sur les questions essentielles liées au processus électoral, à la définition des règles du jeu, ils ne s’entendaient pas. Alors, nous avons pensé qu’il était possible, sur la base de ces constats-là, d’essayer peut-être de réunir ces acteurs dans un cadre moins passionné parce que quand les acteurs se retrouvent à l’initiative de l’autorité en charge des élections comme vous l’avez constaté la dernière fois, une frange importante de ce qu’on a appelé «l’opposition significative» n’est pas venue participer aux discussions, simplement parce qu’il y a une crise de confiance entre les acteurs. Depuis le Référendum de 2016, nous notons une quasi impossibilité de dialogue. C’est quand même un problème.
Etes-vous optimiste quant à la réussite d’une telle mission ?
D’abord, notre projet a trouvé un écho favorable au niveau de l’Osiwa qui nous a fait confiance en acceptant de nous accompagner et nous sommes optimistes par rapport aux résultats que nous attendons de ce forum. Nous aurions pu concevoir notre projet et envoyer aux partis politiques des invitations. Peut-être que ceux qui sont convaincus de son utilité et de sa pertinence peuvent venir, les autres peuvent se dire que ça ne marchera pas et, par conséquent, ils n’y participeront pas. Mais nous avons pris le soin, après avoir identifié les acteurs que nous voulons impliquer, d’aller les rencontrer. Nous nous sommes dit dans un premier temps que nous sommes aujourd’hui à plus de 300 partis et quand vous réunissez même plus de 100 personnes dans une salle, l’expérience a montré que ce n’est pas productif. Les gens ne s’écoutent pas. Le temps de parole est très infime. Alors, nous avons conçu le forum sous un format qui permet de réunir un certain nombre d’acteurs, et nous avons ciblé dans toutes les coalitions les forces les plus représentatives qui sont soit à l’Assemblée nationale soit dans le gouvernement ou qui ont quand même une présence significative sur l’échiquier politique. Nous avons fait un ciblage et nous avons porté notre choix sur à peu près une cinquantaine de partis politiques sur les 320 qui existent et qui sont représentatifs : opposition, pouvoir, non-alignés. Pour autant, cela ne veut pas dire que nous ne considérons pas les autres, c’est juste pour des raisons d’efficacité que nous avons procédé de cette manière en attendant de partager les conclusions avec tout le monde. Nous leur avons présenté le projet et les termes de référence. En tant que société civile, nous voulons jouer notre partition dans le rapprochement des positions en faisant en sorte que les acteurs puissent s’asseoir et discuter d’un certain nombre de choses, relativement à la situation actuelle. Nous avons divisé le déroulement du projet de forum en plusieurs étapes. En fait, nous avons senti chez tous les acteurs que nous avons rencontrés un besoin de dialogue et une bénédiction de notre projet, et cela nous réconforte. Il y a le premier forum que nous allons faire ce 29 novembre, où on va discuter de la gestion des opérations électorales. Il sera question d’aborder la question du fichier, la production et la distribution des cartes, et le fonctionnement des commissions. Ensuite lors du deuxième forum que nous prévoyons de faire en mi-décembre, nous allons examiner la question de l’intégrité du système, la sécurisation du vote des citoyens, la transmission des procès-verbaux et la proclamation des résultats. Nous aborderons également les facteurs qui peuvent être à la base de conflits électoraux ou de violences électorales. Donc dans les premières séquences, ce sont ces deux forums que nous allons faire avant les élections. Et après les élections, nous allons aborder d’autres questions plus importantes, des questions de fond qu’on aurait pu examiner au stade actuel, mais compte tenu de la proximité de l’élection, du climat tendu qui prévaut, nous avons préféré les différer comme par exemple la question de l’autorité en charge des élections. Aujourd’hui, comme vous le constatez avec nous, le ministre de l’Intérieur est récusé par l’opposition. Cela constitue quand même une ligne de fracture importante entre les acteurs.
Faudrait-il nommer un ministre chargé des élections comme l’avait fait Wade ou laisser l’organisation au ministre de l’Intérieur ?
Il y a plusieurs points de vue qui s’affrontent : Ceux qui estiment aujourd’hui qu’on peut avoir un ministre de l’Intérieur partisan qui organise les élections en toute impartialité et ceux qui pensent qu’il faut mettre un ministère de l’Intérieur en charge de la sécurité et un autre en charge des élections. Nous, en tant que société civile, nous n’avons pas une position tranchée sur la question. Ce que nous voulons, c’est réunir les acteurs, faire en sorte que la discussion s’instaure et qu’on voit ce qui est mieux pour notre pays. Personnellement, ça ne me gêne pas qu’on ait un ministre de l’Intérieur, membre d’un parti, qui organise les élections. Mais encore faudrait-il que les règles du jeu soient respectées, que le processus électoral soit transparent, que tous les acteurs soient associés à tout ce qui est fait en toute équité. Donc, nous voulons susciter la discussion autour de cette question. Mais comme c’est une question de fond, nous avons préféré la renvoyer après l’élection pour voir à l’avenir ce qui est mieux pour qu’on s’entende une bonne fois pour toutes.
Cette situation ne risque-t-elle pas de créer des tensions pré et postélectorales ?
C’est justement la raison pour laquelle nous voulons dans le cadre de la prévention de ces conflits électoraux amener les acteurs à discuter, au moins dans un premier temps, sur les questions que nous avons pensé être prioritaires : C’est la gestion des opérations électorales, la sécurisation du vote, etc. Maintenant, sur la question du ministère en charge des élections qui est partisan, il y a d’autres démarches qui sont entreprises par la société civile pour discuter avec les autorités pour essayer peut-être de trouver une solution. La solution est entre les mains du président de la République qui doit être ouvert sur cette question comme par le passé avec ses prédécesseurs, si c’est le prix à payer pour qu’on ait des élections transparentes, crédibles et apaisées. Sous le Président Abdou Diouf, nous avons eu une personnalité neutre, en l’occurrence le général Cissé. En 2012, Wade a nommé Cheikh Guèye ministre chargé des Elections, en cédant à la revendication de l’opposition. Si cette question du ministre de l’Intérieur est un point de fixation, cela risque de cristalliser des tensions qui peuvent nous amener à des élections difficiles. Nous pensons que le président de la République doit prendre la pleine mesure de la situation et aller dans le sens de faire une concession à ce niveau.
L’agrément de Lead Afrique francophone, partenaire de Y’en a marre, a été retiré, même si le gouvernement est dans les dispositions de le rétablir et le président de la République accuse certains membres de la société civile de marcher avec l’opposition. Qu’en dites-vous ?
Nous ne posons pas les problèmes en termes de pour ou contre un gouvernement parce que nous ne sommes pas l’opposition. Nous n’avons pas vocation à conquérir le pouvoir politique. Quel que soit le gouvernement qui sera là, que ce soit la majorité actuelle ou l’opposition d’aujourd’hui qui arrive au pouvoir demain, nous aurons toujours cette posture de sentinelles pour veiller et alerter. Le gouvernement a essayé, peut-être à travers le retrait de l’agrément de Lead Afrique francophone, de porter un coup à un mouvement citoyen comme Y’en a marre qui est de la société civile. Parce que justement ces gens, dans l’exécution de leur programme, insistent sur un aspect qui est important, à savoir la conscientisation des populations, la sensibilisation sur le retrait des cartes d’électeur, entre autres. Le gouvernement, peut-être, pense que cela est fait contre lui, mais ça c’est une vue de l’esprit.
Et Macky Sall qui traite des membres de la société civile de politiques déguisés…
Il ne faut pas que les gens aient la mémoire très courte, parce qu’hier le Président avait marché avec cette même société civile contre le 3ème mandat de Abdoulaye Wade et les modifications de la Constitution. Elle a eu une posture citoyenne. A l’époque, l’actuel Président ne s’en était pas ému. Au contraire, il a soutenu le mouvement Y’en a marre en allant leur rendre visite. Aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’on est au pouvoir et qu’on a des gens qui se réclament de la société civile ou des mouvements citoyens qui ont des positions peut-être contraires aux vôtres que vous les taxez de politiques, à moins qu’il y ait d’autres raisons que nous ignorons. Il faut qu’on ait un peu de cohérence dans ce que nous faisons. Aucun partenaire qui vous accompagne dans vos projets n’acceptera que vous utilisiez les fonds qu’il met à votre disposition pour déstabiliser des gouvernements. De toute façon, ces accusations contre la société civile ne datent pas d’aujourd’hui. Des fois, on est attaqué des deux côtés, pouvoir comme opposition. Mais cela ne nous fera pas dévier de notre trajectoire et de nos missions.