Invitée de l’émission «Ciné, le mag», l’actrice Annabelle Lengronne a cité la militante comme étant une source d’inspiration. La production et la chaîne ont coupé la séquence au montage, mais réfutent toute idée de censure. Cet épisode intensifie des tensions déjà palpables : plusieurs chroniqueurs ont annoncé leur départ de «Ciné, le mag».

La chaîne Canal+ Afrique a-t-elle censuré «Ciné, le mag», son émission consacrée au septième art, pour avoir osé parler de la militante Assa Traoré ? C’est ce que soutient l’actrice Annabelle Lengronne dans un post publié sur Facebook la semaine dernière. (…) Lorsque nous l’avons contactée, la comédienne actuellement à l’affiche du film Filles de joie a précisé : «C’était une véritable humiliation publique. Cet homme est arrivé sur le plateau, je le voyais mal à cause des projecteurs, il m’a tutoyée en disant : “Tu ne parles pas de Assa Traoré. Cette séquence sera coupée au montage.’’ L’émission a repris, j’ai répondu mécaniquement aux questions suivantes, mais mon agent a appelé la production par la suite pour leur dire que si la séquence était trappée et que mes propos étaient amputés, nous ne voulions pas apparaître du tout dans l’émission.»
Dans le magazine diffusé près de trois semaines plus tard, aucune trace en effet de la présence de Annabelle Lengronne. Frédéric Dezert, le directeur des magazines de Canal+ international, confirme : «Nous avons retiré l’interview à leur demande. Nous sommes une émission de cinéma. Parler de Assa Traoré est pour moi hors sujet. Depuis l’affaire George Floyd, la présentatrice Claire Diao se sent investie d’une mission… Or Assa Traoré, c’est une histoire franco-française. Notre public est essentiellement africain.» Des arguments que réfute aujourd’hui Annabelle Lengronne : «Quand on m’a posé la question, je n’ai pas voulu répondre Winnie Mandela ou Angela Davis, j’ai voulu dire Assa Traoré. Je le pensais vraiment, car c’est une femme inspirante, connue hors de France, et qui représente un combat, une rupture. C’est très important. L’art est toujours lié à la politique, à la société. Assa Traoré va forcément inspirer le cinéma, des films, des rôles…» En réalité, l’épisode semble avoir cristallisé une tension palpable depuis quelques mois sur le plateau de l’émission de Canal+ Afrique. La présentatrice Claire Diao confie : «Ils sont venus me chercher il y a deux ans parce qu’ils n’y connaissaient pas grand-chose en cinéma africain. Mais il y a un problème avec ce magazine : ils veulent absolument faire croire que c’est tourné en Afrique, alors que notre plateau se trouve à Boulogne-Billancourt. Tout ce qui va à l’encontre de cette fable est banni. Une fois, j’ai voulu prendre une photo avec des techniciens qui étaient blancs, on m’a dit : “Non.” Une autre fois, j’ai fait des pieds et des mains pour obtenir une interview de Ladj Ly – qui est quand même né au Mali : le producteur me l’a annulé, car il serait trop “franco-français”. Mais le public africain s’intéresse à la France. Moi-même et les chroniqueurs avons aussi bien des liens en France que sur le continent africain. Au fil des mois, l’ambiance s’est tendue : des bruits ont commencé à circuler sur mon possible remplacement. Les chroniqueurs étaient loués un jour, démolis le lendemain. On a dit que j’avais pris la grosse tête parce que je demandais à avoir un maquilleur avant d’entrer sur le plateau…»

Des débats devenus explosifs
Le moindre débat éditorial est ainsi devenu explosif, entre une production qui campe sur ses positions et des journalistes qui s’estiment déconsidérés et muselés. «Qui sommes-nous pour dicter ce que les téléspectateurs africains doivent entendre ?», se demande aujourd’hui Claire Diao. Après plusieurs réunions infructueuses au cours desquelles ils avaient demandé une réorganisation éditoriale et de meilleures conditions matérielles, la présentatrice ainsi que plusieurs chroniqueurs ont annoncé qu’ils quittaient l’émission. «Nous sommes dépités», conclut-elle.
Télérama