Cannes – En course pour la Palme d’Or : Olfa, Mère Courage de Tunis

Côté réalité, Olfa Hamrouni réclame toujours la libération de deux de ses quatre filles (et de sa petite fille) embrigadées en 2014 par l’Etat islamique. Côté Croisette, en 2023, «Les Filles d’Olfa» «instrospectent» à huis clos toutes les dimensions du désarroi de cette mère célibataire dans un ovni cinématographique. Par Jean-Pierre PUSTEINNE –
Olfa Hamrouni exhibe, de ses fortes mains, le flanc gonflé d’une chatte de gouttière qui passe par là. Elle semble prête à expulser ses chatons d’un instant à l’autre. «Quand elles ont peur pour leurs petits, parfois elles les mangent», énonce sobrement cette Mère Courage brechtienne pimentée à la sauce harissa. La puissante présence à l’écran de cette authentique mère de famille célibataire et comédienne née éclaire et guide le cinquième long métrage de la cinéaste tunisienne, Kaouther Ben Hania. Son précédent, L’Homme qui a vendu sa peau (2020), lui avait valu une nomination aux Oscars hollywoodiens (catégorie films étrangers), une première absolue pour un film tunisien. Kaouther assume sans relâche son intérêt pour les limites, les confins. Cette fois, elle franchit un autre pas au-delà des structures narratives connues et usitées du cinéma dans un format original, disons expérimental, qui a tapé pour cette raison dans l’œil des sélectionneurs cannois. Il vaut au cinéma tunisien de revenir dans la course à la Palme d’Or, 53 ans après son unique et ultime figuration en sélection officielle.
Le stratagème de Kaouther Ben Hania
Hybridité, docu-fiction, huis clos sororal, télé-réalité transposée ? La critique y perd son latin. Normal, la rusée Kaouther Ben Hania est experte en brouillage de pistes. N’a-t-elle pas été révélée naguère par un «documenteur» : un vrai faux documentaire destiné à révéler l’intox derrière la légende urbaine de l’«homme qui taillait les fesses des femmes mal voilées» ? Son nouveau stratagème est, ce coup-ci, celui d’un vrai documentaire sur le tournage d’un film de fiction où la réalisatrice fait sentir sa présence tout au bord du cadre, juste au bord, sans tomber dans le champ.
En 2016, comme tant d’autres Tunisiens, elle a été touchée par l’histoire médiatisée de Olfa et de ses deux filles aînées happées par le djihad et prisonnières en Lybie, avec le nouveau-né mis au monde par la plus âgée. Elle a été captivée, dit-elle, par le verbe imagé de son futur sujet. Puis, l’idée est née de «questionner la mémoire de Olfa par le truchement d’une comédienne (Hind Sabri) censée interpréter son rôle à l’écran», comme un «double fictionnel» d’elle-même. Pourquoi donc faire simple quand on vise une sincérité sans fard ?
Une machine à exorciser
Au casting, deux jeunes actrices comblent symboliquement l’absence des aînées auprès des deux cadettes qui vivent toujours sous le toit de Olfa. Le dispositif va fonctionner comme une machine à exorcisme. Elle déclenche un tourbillon émotionnel qui ne peut laisser personne insensible, sillonné de rivières de larmes et zébré de rires. Un tsunami cathartique, une grande purge. «Ça m’a fait un bien fou», reconnaîtra Olfa en personne devant la presse internationale. Des saillies de rires et des rivières de larmes s’alternent à travers ce qui s’apparente à une psychothérapie familiale tournée dans le huis clos d’un hôtel désaffecté du centre de Tunis. On n’est jamais trop sûr.
L’aveu de la violence
Qu’en ressort-t-il de cette machinerie ? L’aveu de la violence. Celle qui habite Olfa au dedans, reflétant celle qui sévit au dehors de la société. Car Olfa la costaude ne le cache pas : elle gifle, cogne, gueule. Jeune déjà, elle défendait pieds et poings sa fratrie contre les louches concupiscences masculines. Mariée par contrainte, elle macule du sang du mari, dûment rossé par ses soins, le linge censé démontrer à la noce sa virginité perdue. Olfa porte également la main sur ses filles quand, notamment, la plus âgée adopte le total look gothique en vigueur à l’époque. En fait, peu avant de pencher pour l’islamisme, le rappel permanent à la Charia, le hijab en préambule à la burqa, et de chanter la gloire de l’Etat islamique.
Olfa a frappé, arraché les cheveux par poignée. «Ma mère ne m’a jamais frappée, mais elle ne s’occupait pas de moi, elle ne m’a jamais porté d’affection. C’était, je pense, une autre violence», explique-t-elle. «Moi, j’ai frappé mes filles mais je les aime. Je les aime tellement.» Pour autant, Olfa n’est ni Médée (version Euripide) ni la chatte ogresse qui dévore ses nouveau-nés. Juste une femme dans la Tunisie contemporaine, une femme implorant justice.