C’était une journée attendue pour les familles des victimes. Et leurs avocats ont enfoncé le leader des thiantacounes et ses disciples accusés d’avoir tué Ababacar Diagne et Bara Sow dans des conditions atroces. Ils ont essayé de le faire déchoir de son piédestal de guide qui faisait la pluie et le beau temps à Médinatoul Salam jusqu’à cette date dramatique du 22 avril 2019. Me Badara Ndiaye donne le ton : «Les faits qui les inculpent sont tangibles et Cheikh Béthio Thioune est mouillé jusqu’au cou dans l’assassinat de Ababacar Diagne et de Bara Sow, car le guide des thiantacounes se prenait pour un intouchable. Le certificat de genre de mort parle d’une mort violente.» Dans son sillage, Me Khassimou Touré parle de procès historique, inédit et sensible à la fois. Il est allé puiser dans les écrits de Cheikh Ahmadou Bamba Massalikhoul djinane pour donner un accent religieux à sa plaidoirie : «Quand on frappe à une porte avec insistance, on finit par y entrer. Nous avons frappé avec insistance devant la porte de la justice et on a fini par y entrer avec brio, avec dignité, avec humilité. Les chefs d’accusation étaient très lourds et sont au nombre de sept. Nous avons procédé méticuleusement à situer les responsabilités des uns et des autres, à asseoir la culpabilité des uns et des autres. Je le disais : ils ont été sauvagement tués, ils ont été sauvagement ensevelis.» Me Touré insiste sur la culpabilité de Béthio Thioune et de ses talibés : «Une concertation a eu lieu, une réunion nocturne a eu lieu pour se répartir les tâches, pour protéger certains et jeter l’opprobre sur les autres. Nous avons dénoncé tout cela devant la barre de cette juridiction. Et comme notre système judiciaire l’autorise et le permet, j’ai dit que les héritiers de Bara Sow et les héritiers de Ababacar Diagne, aucun montant, si important soit-il, ne peut réparer le préjudice qui a été causé à leurs familles, à leurs héritiers et à leurs ayants droit. Il ne faut pas oublier que Ababacar Diagne a été enterré vivant. C’était atroce. Bara Sow a été torturé, sauvagement agressé. C’était douloureux. C’était atroce.» Il a demandé que les familles des victimes soient indemnisées à hauteur de 3 milliards F Cfa. «En tant que leur conseil, leur porte-voix, j’ai demandé à ce que les accusés soient condamnés à leur payer solidairement la somme de 3 milliards de francs Cfa. En taquinant, j’ai dit que ces 3 milliards ne vont pas servir à faire du ‘’pouthie-paathie’’, mais ils vont constituer un plat de résistance digne, un plat de résistance confortable pour ces gens qui ont subi un préjudice doloris, un préjudice économique, social, des coups psychologiques et psychiques, mais qui continuent à vivre dans la dignité et dans l’honneur», dit-il. «Les victimes ont laissé une progéniture à bas âge et leur avenir doit être assuré», rappelle-t-il. Cette demande n’est pas un moyen de battre monnaie. Il explique : «Aucun montant ne peut réparer le préjudice qui a été causé. Je n’ai pas fait cette demande par pure fantaisie ; j’ai fait cette demande en me fondant sur le droit, sur les faits. Il faut une réparation pécuniaire. J’aurais pu demander le franc symbolique, mais ce serait triché de ma part. C’est trahir la confiance de mes mandants qui m’ont demandé de frapper fort pour que pareille atrocité ne se reproduise dans ce pays, dans ce beau pays, le Sénégal où l’harmonie, la concorde, la vie en société sont érigées en règles de principe.»
Dans sa plaidoirie, Me Touré a aussi épinglé Adja Déthié Pène qui avait déclaré à la barre que «Cheikh Béthio Thioune est Cheikh Ahmadou Bamba». «J‘ai dit que là, c’est aller trop loin. Cheikh Béthio n’est pas Cheikh Ahmadou Bamba et Cheikh Ahmadou Bamba n’est pas Cheikh Béthio. Cheikh Ahmadou Bamba était à un autre degré beaucoup plus élevé, beaucoup plus spirituel. Et je dis que c’est une offense à la communauté mouride, c’est une offense à Cheikh Ahmadou Bamba qui n’est pas Cheikh Béthio Thioune, quels que soient le respect et la considération que j’ai pour lui. Cheikh Béthio Thioune ne peut pas être Cheikh Ahmadou Bamba et Cheikh Ahmadou Bamba ne peut pas être Cheikh Béthio. Ils ont chacun un champ d’applications bien déterminé», enrage Me Khassimou Touré.
Au final, les avocats de la partie civile espère un verdict à la hauteur de leurs attentes : «Nous attendons de notre justice qu’elle dise le droit, qu’elle se soucie un tout petit peu de la veuve et de l’orphelin, qu’elle réhabilite moralement, socialement, sociologiquement Bara Sow et Ababacar Diagne. Donc les 3 milliards que j’ai demandés rentrent parfaitement dans ce qu’on peut appeler la catégorisation des réparations pécuniaires.»