Le rapport de la Cour des comptes est enfin arrivé. Disons d’emblée que la montagne a accouché d’une souris. La Cour n’a pas fait état de falsifications, ni de détournements de deniers publics, ni épinglé un agent ou un fournisseur de l’Etat. Aucune des 7 recommandations de la Cour n’invite le ministre de la Justice, Garde des sceaux, à ouvrir une information judiciaire contre qui que ce soit. Pour rappel, dans un autre rapport de la Cour relatif à la gestion du Fonds de riposte et de solidarité Covid-19, sur 85 recommandations, à 10 reprises (Recommandations 52°, 55°, 56°, 60°, 61°, 63°, 64°, 65°, 67°, 71°), la Cour a demandé au ministre de la Justice, Garde des sceaux, d’ouvrir une information judiciaire contre une personne clairement épinglée et pour un chef bien déterminé.

Le rapport pointe des écarts et incohérences qui se concentrent pour l’essentiel sur la clôture de l’exercice budgétaire 2023 et le début de l’exercice 2024. Cela est fréquent lorsqu’un audit porte sur des opérations à cheval sur 2 exercices et que la réconciliation des données de l’exercice clos n’est pas encore arrivée à son terme. En l’espèce, ces irrégularités connues de tous les comptables ne constituent pas une fraude, encore moins des détournements de deniers publics. En revanche, elles peuvent être le témoignage d’une insuffisance du contrôle interne, de libertés prises avec les règles de l’orthodoxie budgétaire, de couacs dans la grande usine à directions du Mfb. Les recommandations faites par la Cour ressortent alors comme une feuille de route pour réformer le cœur du réacteur de nos finances publiques.

Des pommes et des poires
Si la Cour affirme que notre endettement dépasse ce qui a été annoncé, il faut dire qu’il eût été pédagogique de chapitrer et de distinguer. Elle aurait pu ainsi tuer dans l’œuf le bavardage qui est allé bon train, laissant entendre que le Premier ministre a été confirmé dans ses allégations. Dans l’objectif de présenter un panorama exhaustif des finances publiques, la Cour a ratissé large, en grevant à la dette de l’Etat central d’autres catégories financières : les facilités de caisse et découverts octroyés à l’Etat, la dette du secteur parapublic, les engagements en garantie de l’Etat qui renvoient à la dette hors bilan. Or, il s’agit de deux dettes différentes dans leur principe, l’une étant certaine, circonscrite, l’autre hypothétique dans son montant et non exhaustive. Si un souci de transparence, tenant à la nature de l’exercice de reddition, justifie d’évoquer la dette hors bilan, appeler cette dernière en addition de la dette de l’Etat central ajoute, dans le contexte, plus de confusion que de clarification. Cette dette hors bilan n’est pas du reste une découverte pour les Ptf habitués aux due diligences financières dans les missions pays. La Cour aurait pu distraire les deux dettes pour clore magistralement le débat. Le lecteur du rapport aurait alors aisément constaté que la dette de l’Etat central est restée dans les estimations du regretté Moustapha Ba.

Du numérateur et du dénominateur
Le taux d’endettement est exprimé par l’encours total de la dette rapporté au Pib. La Cour a retraité le numé­rateur de la fraction : la dette. En revanche, le dénominateur : le Pib, n’a pas fait l’objet d’un retraitement. L’exercice de rattachement à la dette de l’Etat central d’éléments qui lui sont extrinsèques aurait pu être repris pour retraiter le Pib, de manière à constater une sous-évaluation déjà admise par les autorités. Le gouvernement n’a-t-il pas annoncé un Rebasing devant conduire à une réévaluation de notre Pib dès cette année ? La structure de notre économie et les données macroéconomiques ont changé de façon considérable au sortir du Covid, avec de nouvelles chaînes de valeurs, des secteurs économiques à très forte croissance, le surdéveloppement de l’informel.

Incontestablement, les arguments ne manquent pas en faveur d’un rehaussement significatif de notre Pib. Il est à regretter que la Cour ne soit pas allée dans cette direction, somme toute cohérente avec sa démarche d’exhaustivité. Si cette réévaluation avait eu lieu, l’atterrissage en termes de taux d’endettement n’aurait pas été le même.

Au terme du Rebasing en cours, il est à parier que pour 2025, le rapport encours dette sur Pib produira mécaniquement une baisse du taux d’endettement. Les nouvelles autorités et leurs souteneurs se dépêcheront de se féliciter, à grand renfort de «tamas» et «bongos», d’avoir pu inverser la courbe de notre endettement en un an à peine. La vigie républicaine sera là pour débusquer le maquillage, la supercherie, et indiquer au Peuple les lignes à lire en valeur absolue.

En définitive
Comme si la bénédiction s’éloignait de notre pays, une belle occasion d’initier d’heureuses réformes au Mfb s’est transformée en délire populiste. Un homme a annoncé les conclusions du rapport avant même que la mission de la Cour n’ait commencé, assignant de facto à la Cour une mission de confirmation ou d’infirmation. Ce piège a ruiné toute l’économie du document. A cause du Premier ministre, le rapport est entaché d’une présomption d’insincérité et de cui prodest. Quelles que soient au demeurant leurs qualités professionnelles et morales, un doute pèse sur les magistrats commis pour ce rapport et sa virginité de toute immixtion du pouvoir politique. Hormis d’avoir donné aux uns des arguments pour jubiler en affirmant que la Cour a confirmé le Premier ministre, le pays est en ruine ; aux autres de démontrer que le Premier ministre a été démenti et annulé, ce rapport n’aura servi à rien. Et c’est bien dommage.
Louis Mory MBAYE