Diomaye, l’amitié et la République

Il arrive des moments où une Nation doit regarder la réalité en face, sans détour, sans confort, sans illusion. Le Sénégal traverse aujourd’hui l’un de ces moments. Pendant des décennies, notre pays a résisté là où tant d’autres ont cédé : stabilité politique, institutions solides, Armée républicaine, cohésion sociale. Mais la carte autour de nous change. Et elle change vite.
Depuis quelques années, l’Afrique de l’Ouest vit une transformation profonde : les Etats vacillent, les frontières deviennent poreuses, les crises s’enchaînent et s’éternisent. Cette instabilité n’est pas abstraite. Elle nous entoure. Elle nous observe. Elle nous teste. Et elle fait du Sénégal un ilot de stabilité dans un océan d’instabilité.
Pour comprendre ce qui se joue autour de nous, il faut regarder notre sous-région avec lucidité. Le Mali, autrefois pilier du Sahel, s’est fragmenté. L’Etat n’y contrôle plus la majorité du territoire. Des groupes djihadistes s’y déplacent librement, se financent, s’organisent. Leur objectif va désormais au-delà du Mali : ils cherchent un accès à la mer. Un débouché maritime leur offrirait une véritable profondeur stratégique.
Au Sud, la Guinée-Bissau connaît des recompositions politiques continues. Cette semaine est marquée par un énième renversement de l’ordre constitutionnel, en plein dépouillement des résultats de l’élection présidentielle. Est-ce un vrai coup d’Etat ? Ou est-ce des manœuvres du Président sortant qui aurait préféré remettre le pouvoir à l’Armée plutôt qu’accepter le verdict des urnes qui donnerait son principal adversaire, Fernando Dias Dacosta, vainqueur ? Toujours est-il qu’un groupe d’officiers de l’Armée a renversé le Président sortant Umaro Sissoco Embaló (exfiltré à Dakar). Les militaires ont annoncé la prise de pouvoir et la suspension du processus électoral, quelques jours après les élections présidentielles contestées. L’on remarquera les liens étroits entre Embaló et le Général Denis N’Canha qui avait la haute main sur la sécurité de la Présidence en tant que chef du Bureau militaire du Palais, chef d’Etat-major particulier du Président, gouverneur du Palais, chef de la Maison militaire et patron de la Garde présidentielle… Et c’est le Général Horta N’Tam, jusqu’ici chef d’Etat-major de l’Armée, qui prend la tête de la présidence de Transition.
Un Sénégal divisé est un Sénégal vulnérable
C’est dire que le retour en force du Paigc fait ressurgir d’anciens réseaux dont certains ont déjà eu des liens avec des fragments du Mfdc qui s’est servi des terres bissau-guinéennes comme bases arrière. Cela ne signifie pas qu’une déstabilisation est certaine, mais la possibilité existe, et c’est suffisant pour exiger la prudence de la part de nos autorités.
A l’Ouest, la Gambie, cette «banane enfoncée dans la bouche» du Sénégal, dixit le Pr Joseph Ki-Zerbo, reste fragile. Les rumeurs entourant un éventuel retour de Yahya Jammeh, même si elles demeurent spéculatives, créent un climat d’incertitude. Il faut rappeler que la Gambie coupe le Sénégal en deux : tout changement de dynamique politique dans ce pays entraîne des répercussions immédiates pour nous.
Dans un tel environnement, où chaque frontière est une ligne de faille, un scénario inquiète de plus en plus les observateurs : celui d’un corridor qui traverserait la Guinée, infiltrerait le Sénégal oriental, glisserait jusqu’en Casamance et déboucherait sur l’Atlantique. Un corridor qui ne naîtrait pas d’un pacte formel, mais d’une convergence objective entre groupes djihadistes venus du Mali, segments radicaux de l’Aes, réseaux du Paigc, éléments incontrôlés en Gambie et quelques restes isolés mais dangereux du Mfdc. Ceci n’est plus de la fiction : c’est une possibilité stratégique, dans une région où les structures étatiques se fissurent et où les ambitions extérieures se déploient avec une rapidité vertigineuse.
Le Sénégal oriental, avec ses reliefs boisés, ses collines difficiles d’accès, sa faible densité, offre un terrain idéal aux infiltrations. La Casamance (magnifique, mais éprouvée par quarante années de rébellion armée) constitue une prise de choix pour qui voudrait atteindre la mer sans affronter l’Etat central. Dans une telle configuration, nul besoin de prendre Dakar : il suffirait de fracturer le Sud pour que tout l’équilibre du pays bascule. Il y a quelques mois, le Général à la retraite Meïssa Sellé Ndiaye, ancien Aide de camp du Président Macky Sall, appelait à la vigilance face à la menace djihadiste aux frontières du pays et à la présence croissante de forces souterraines à l’intérieur du territoire. «Personne n’est à l’abri», disait-il, avant de mettre en garde contre l’émergence d’un islam «importé», promu par de nouveaux prédicateurs formés à l’étranger et dont les pratiques contrastent avec l’islam confrérique traditionnel du Sénégal.
C’est ce risque que, dans l’esprit de nombreux stratèges, l’ancien Président Macky Sall avait vu venir. D’où son insistance, disent certains, à conduire le pays vers des élections apaisées, inclusives, débarrassées de toute tentation de confrontation. Car la vérité est simple : un Sénégal divisé est un Sénégal vulnérable. La première victoire de ceux qui souhaitent son affaiblissement serait de le voir s’entredéchirer.
Plusieurs forces extérieures (terroristes au Mali, groupes radicaux de l’Aes, réseaux narcotrafiquants bissau-guinéens, acteurs instables en Gambie et éléments résiduels du Mfdc) pourraient être tentées de saisir l’opportunité d’ouvrir un corridor allant du Mali à l’Atlantique en traversant le Sénégal oriental et la Casamance. Un corridor flanqué de zones tampons hostiles : au Nord la Gambie, au Sud la Guinée-Bissau. Cela couperait toute capacité d’intervention militaire.
L’instabilité, seule ennemie du Sénégal
Ainsi, le danger n’est pas une invasion spectaculaire. Le danger, c’est la fragilisation progressive du pays par ses marges. Une déstabilisation de l’Est ou du Sud, combinée à une division intérieure, suffirait à exposer le Sénégal.
Mais ce tableau géopolitique, aussi inquiétant soit-il, ouvre pourtant une fenêtre stratégique unique. Car l’histoire a toujours deux visages : l’un tourné vers la menace, l’autre vers l’opportunité. Et la situation actuelle, aussi dangereuse soit-elle, place le Sénégal au cœur d’un moment géopolitique absolument unique.
Pour la première fois depuis l’indépendance, le pays devient indispensable à la stabilité d’un espace vital non seulement africain, mais mondial. Les Etats-Unis comme l’Europe ne peuvent envisager un seul instant qu’une alliance pro-russe, des milices djihadistes ou, demain peut-être, des groupes liés à la Chine obtiennent un débouché maritime en Afrique de l’Ouest. Ce serait un séisme stratégique : des pirogues chargées de djihadistes pourraient dériver jusqu’aux côtes européennes ; des sous-marins pourraient, depuis le large de la Casamance, opérer sur tout l’Atlantique nord ; les flux maritimes essentiels pourraient être menacés. L’Atlantique nord doit rester stable. Et pour cela, le Sénégal doit rester debout.
Cette réalité place notre pays dans une position de force inédite : celle d’un Etat dont le rôle dépasse largement ses frontières, un Etat dont la survie et la stabilité sont désormais un enjeu pour les puissances occidentales. Comme Taïwan, qui a transformé une menace existentielle en moteur de puissance technologique, le Sénégal peut devenir un pivot économique et stratégique majeur. Il peut obtenir un Plan Marshall à hauteur de plusieurs dizaines de milliards d’euros. Il peut négocier une remise substantielle, voire totale de sa dette. Il peut attirer des industries qu’il n’aurait jamais espéré accueillir il y a dix ans. Il peut louer des bases militaires, comme le font les nations qui comptent -de Djibouti à l’Allemagne, du Japon à la Turquie. Il peut redevenir un centre d’emplois, un pôle industriel, une plateforme incontournable de l’Atlantique africain, avec un développement massif d’infrastructures modernes, d’industrialisation, d’énergie, de ports, de chemins de fer et d’emplois pour les jeunes, tout en renforçant sa sécurité.
Jamais notre histoire n’a offert un levier aussi puissant. Mais encore une fois : tout cela repose sur une condition absolue : l’unité nationale. Le temps n’est plus au calcul partisan. Il n’est plus aux querelles intestines. Il n’est plus aux invectives ni aux postures. Il est à la responsabilité. Aucun parti, aucune coalition, aucun leader ne pourra prétendre gouverner un pays affaibli par ses propres divisions dans un moment aussi critique. Le Sénégal n’a qu’une seule ennemie : l’instabilité. Et face à elle, nous devons nous tenir debout, soudés, conscients de ce qui est en jeu.
Diomaye peut devenir Daladier… ou Churchill
Tous les partis politiques, la Nation entière, tous autant que nous sommes, nous devons convenir que l’urgence est de stabiliser l’Est, sécuriser le Sud, rassurer les partenaires internationaux, obtenir les financements massifs qui permettront de transformer notre économie, rétablir les équilibres macroéconomiques, relancer la croissance et offrir aux jeunes des perspectives dignes de leurs ambitions.
Au-delà, la vie politique reprendra son cours naturel. Les compétitions, les débats, les divergences légitimes. Et, comme tout bon Sénégalais, nous pourrons à nouveau nous écharper passionnément autour de la chose politique, tout en dégustant ensemble un verre de thé. Nous retournerons, comme d’habitude, aux urnes pour nous départager, dans la plus pure tradition démocratique du Sénégal. Mais cette fois, dans un pays plus fort, plus stable, plus prospère, mieux protégé et mieux préparé pour l’avenir.
Ce que nous vivons n’est pas une crise ordinaire. C’est un tournant historique. Nous pouvons le subir ou le saisir. Nous pouvons nous diviser ou nous unir. Nous pouvons trembler ou nous élever. Tout dépend de nous. Et principalement du président de la République.
Dans les grands moments, les nations ne se définissent pas par la taille de leur territoire, mais par la taille de leur courage. Le Sénégal a toujours su choisir la voie de la paix, celle du dialogue, celle de la dignité. Aujourd’hui, il est appelé à choisir quelque chose de plus grand encore : la voie de la survie, de l’influence et de la puissance.
Dans cette période d’incertitude régionale, si nous avions un message à transmettre au chef de l’Etat, c’est de lui dire : Monsieur le Président, choisissez la Patrie plutôt que l’amitié. Car choisir la Patrie, c’est choisir l’avenir. Et c’est précisément ici que se concentre l’interrogation qui traverse aujourd’hui notre vie publique : certains estiment que le chef de l’Etat serait fragilisé, non pas par ses actes, mais par un dilemme moral. On lui reproche, parfois à demi-mots, parfois ouvertement, voire de façon irrévérencieuse, de risquer de trahir un ami, un compagnon de route, un mentor politique devenu Premier ministre encombrant. Comme si toute décision qui s’éloignerait d’une solidarité personnelle serait une faute ou une rupture.
Mais la vérité est tout autre. Loyauté ne signifie pas immobilité. Loyauté ne signifie pas aveuglement. Loyauté ne signifie pas sacrifier le destin d’un Peuple au nom d’un attachement privé. Il est juste, et même nécessaire, d’affirmer ceci : le Président Diomaye a toujours été loyal à ses amis. Mais dans des circonstances exceptionnelles, lorsque l’Histoire place un dirigeant devant un choix décisif, voire cornélien, la seule loyauté ultime qui lui incombe est celle qu’il porte à la Nation.
Aucun lien familial, aucun lien personnel, si sincère soit-il, ne peut peser plus lourd que l’unité du pays. Aucun engagement passé, si respectable soit-il, ne peut primer sur la stabilité du Sénégal. Aucune fidélité humaine, aussi touchante soit-elle, ne peut surpasser la fidélité à la République. Il n’y a là ni trahison ni reniement. Il y a ce que font tous les grands dirigeants lorsque leur pays traverse une zone de turbulence : ils mettent l’amitié derrière eux sans l’effacer, et ils mettent la Patrie devant eux sans hésiter. Car ce n’est jamais contre un homme qu’un Président choisit la Patrie. C’est pour un Peuple. Pour son avenir. Pour sa sécurité. Pour sa cohésion. Et c’est dans ce geste (parfois douloureux, mais toujours noble) que réside la grandeur d’un chef. Ainsi, d’un simple trait de plume, le Président Diomaye peut devenir Daladier… ou Churchill. Edouard Daladier, qui céda face aux Allemands en croyant sauver la paix. Winston Churchill, qui comprit que la paix n’a de sens que lorsqu’elle protège l’essentiel. Et c’est ce geste que l’Histoire retiendra.
Par Bachir FOFANA

