Droit de réponse à Monsieur Salif Diédhiou

Dans Le Quotidien paru ce lundi 6 août 2018, la rubrique Culture a publié une interview de Monsieur Salif Diédhiou de la direction du Patrimoine culturel et vacataire à l’Université Assane Seck de Ziguinchor (Uasz) portant sur le patrimoine comme ressource économique. Dans sa réponse relative à l’ouverture d’un Master en Patrimoine à l’Ucad, Monsieur Diédhiou soutient avoir «vu la maquette… avec un vrai problème de contenus…un professeur d’Histoire n’est pas forcément un spécialiste du patrimoine».
Monsieur Diédhiou est le seul à apprécier une maquette qui n’est même pas encore à l’état de draft.
En effet, le département d’Histoire de la Faculté des lettres et sciences humaines, après cinq années de réflexion et de partage, a lancé cette année 2017-2018 une Licence professionnelle en Gestion des patrimoines (Gespa). Celle-ci est pilotée par des archéologues spécialistes du patrimoine et du marketing mix (depuis 2012, points focaux des masters Erasmus Mundus de gestion et valorisation des paysages culturels (Landscapes, Dyclams et Dyclams+ avec les Universités Jean Monnet de Saint-Etienne, Frederico II de Naples, Stuttgart, l’Institut polytechnique de Tomar et le Museum d’histoire naturelle de Paris, depuis 2017 avec Erasmus+ avec l’Université Adam Mickiewicz de Poznan (Pologne). C’est fort de ce succès que la coopération italienne et l’Unesco ont décidé d’accompagner le département d’Histoire de l’Ucad et la section Métiers du patrimoine (Mdp) de l’Ugb pour l’ouverture d’un master en Gestion et conservation du patrimoine.
Pour ce faire, la démarche adoptée était de recruter un expert chargé d’une étude diagnostique. Son rapport a été présenté et discuté le 19 juillet 2018 dans un atelier «de consultation élargie» organisé à la salle du décanat de la Faculté des lettres et sciences humaines, avec la participation des architectes sénégalais et étrangers, des représentants de l’Unesco, des collectivités locales et des professionnels. A l’issue de cet atelier, des experts internes sont chargés d’élaborer un draft de maquette (dépôt 31 août 2018) qui fera l’objet de présentation et discussion en septembre 2018 avant son adoption par les assemblées compétentes de l’Ucad et de l’Ugb. Monsieur Diédhiou s’est trompé de maquette et de jugement, car le département d’Histoire ne s’aventurera jamais dans une formation professionnelle sans prendre les garanties d’employabilité de ces sortants.
En ce qui concerne le patrimoine, l’introduction des matières culturelles dans les stratégies de développement démontre que le Sénégal, en plus de ses ressources naturelles, possède des richesses culturelles dont l’exploitation pourrait contribuer à son développement durable (Nepad, Pse). Cependant, force est de constater que le pays n’exploite pas les résultats issus des recherches sur son passé et ses cultures.
Le Sénégal, avec ses 700 km de côte et ses nombreux cours d’eau, a une histoire et des cultures riches et diversifiées. Cet héritage historique et culturel est matérialisé par la présence de plusieurs milliers de sites archéologiques (terrestres et subaquatiques) et de plus d’une trentaine de groupes culturels constituée, entre autres, de Wolof, Sereer, Diola, Halpulaar (Peul et Toucouleur), Mandingues, Soninké, Bassari…
Cette diversité est perceptible à travers l’immense richesse du patrimoine immatériel représentée par les manifestations culturelles et pratiques cultuelles (khoy et pangol en pays sereer, ndëpp en pays lébou, yéla et lootoori en pays halpulaar, ësin, kacinen, bukut, kumpo et les quelques 15 manifestations annuelles répertoriées en pays diola, kankuran en pays manding et gammoonde en pays bedik, etc.).
A l’instar des autres pays africains, toutes ces richesses brièvement énumérées sont malheureusement sous-exploitées. Le rapport annuel du Fonds africain pour le patrimoine mondial avait mis l’accent sur ces problèmes de valorisation et d’intégration des sites de nombreux pays africains dans la liste du patrimoine mondial.
Au Sénégal, avec l’appui de bailleurs, certains sites mégalithiques ont été classés dans le Patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco. L’objectif est de les sauvegarder et de promouvoir le tourisme culturel. Dans d’autres régions, les populations locales se sont organisées pour initier des actions qui intègrent la protection de leur écosystème et l’éco-tourisme (exemple de l’Aire marine protégée (Amp) de Keur Bamboung dans le Delta du Saloum). Cependant, ces initiatives ne bénéficient pas d’un encadrement adéquat à cause d’un manque de ressources humaines qualifiées au Sénégal.
Ce manque de méthodologie de conservation et de perspectives se ressent également au niveau de la mise en valeur des manifestations culturelles. Les populations rurales dépositaires de cette richesse, frappées par l’oisiveté, le chômage et la paupérisation endémique, s’installent de plus en plus dans les centres urbains. Cet exode, qui affecte particulièrement les jeunes, principaux animateurs de ces événements sous la direction des anciens, menace d’extinction ces activités ; d’où l’urgence d’entreprendre des mesures de sauvegarde et de valorisation.
L’Unesco, convaincue que la culture représente un levier économique à part entière, a recommandé aux Etats son intégration dans toutes les politiques de développement durable.
En effet, les études ont montré une bonne santé générale du tourisme mondial, suite à l’émergence du tourisme culturel et de nouvelles offres. Les touristes veulent sortir des sentiers battus (balnéaire), vivre de nouvelles expériences, intégrer une composante culturelle, rechercher l’authenticité, la participation interactive et l’émulation de tous les sens. La tendance est à la création d’expériences de visites mémorables et de nouvelles thématiques pour attirer le public. Malheureusement, le potentiel culturel et économique du patrimoine culturel sénégalais est sous-exploité et exposé à des potentielles menaces.
Ce constat contraste avec l’exemple d’un tumulus découvert dans la province du Gauteng en Afrique du Sud. Un partenariat public-université-collectivité locale-privé a permis une mise en valeur avec la création de plus de 5 000 emplois. En 2008, 400 attractions touristiques, 2 117 lits ont permis d’accueillir 70 mille visiteurs par semaine et des recettes hebdomadaires de 7,5 millions de rands.
Le Sénégal compte 1 500 tumulus et plus de 1 000 amas coquilliers, environ 16 mille complexes mégalithiques avec un inexistant ratio d’investissement et de création d’emploi.faite par 00
Sachant que tout développement économique s’accompagne nécessairement d’un développement culturel (et vice-versa), la création de programmes innovants de valorisation de nos richesses constitue un enjeu fondamental ; d’où les nouvelles offres avec la création de la section des «Métiers du patrimoines» à l’Ugb, d’une Licence professionnelle en «Gestion des patrimoines» au département d’Histoire de la Flsh (Ucad) et du projet commun d’un Master professionnel en «Gestion et conservation du patrimoine».
Pr Moustapha SALL
Archéologue
Chef du Département d’Histoire
moustaphsall@gmail.com