La récente obésité du caractère de Twitter, passé de 140 à 280, n’a rien changé à l’affaire. Acculé par les problèmes financiers et dans l’ombre de l’ogre Facebook, l’oiseau bleu avait le gazouillis poussif. Le réseau qui se voulait élitaire, au contraire de la plèbe inclusive de Facebook, racle désormais les fonds de tiroirs du marketing pour survivre. Longtemps rétif aux exigences du goût populaire, le réseau se renie gentiment, à coups de liftings minimalistes, et épouse les standards de la massification, la condition de la prospérité publicitaire. Leçon une : «L’argent corrompt jusqu’à l’identité.» La mue s’opère avec une allure cérémoniale. Les usagers, un temps échaudés à l’idée de devoir changer leurs habitudes, crièrent au scandale, vitupérèrent la nouveauté. Les plus hardis brandirent la menace de la désertion. Comme toute colère dite «de réseau social», elle s’estompa vite. Les usagers prirent rapidement le pli. Une semaine réussit à désailer l’oiseau furieux. La vitesse des accommodements n’annonçait pas encore la cohabitation entre échelles sociales, mais dessinait en filigrane les castes/classes.
Elles prennent une expression plus singulière au Sénégal où les internets, à mesure de leur installation dans le pays, creusent, au lieu de réparer, le fossé entre débiteurs réguliers et passagers furtifs de l’internet, sachant que la balance numérique est pour les premiers, le nombre pour les seconds. On ne peut dire qu’avec sa population sur le réseau, son activité, ses traditions, ses modes, le Sénégal n’ait pas aidé Twitter. Parmi les pays les plus connectés en Afrique, le Sénégal porte des habits fiers, souverains, et transforme même le vœu répété à l’envi, «d’adaptation des valeurs dites modernes, au dispositif culturel et ses réalités sociales». Le tweet se veut local, même s’il cède à l’émotion mondiale, réduit à son rôle premier de «commentariat», et d’assemblée publique où abondent les opinions. Le tweet utilise toutes les facilités techniques, mais les habille et nourrit de langue, de sujets, de missions, nationaux. L’oiseau parle sa langue, le «kebetu». L’oiseau s’offre des moments de chaleur, de communion, mâtinés d’utilité publique, le «ndajé». L’oiseau est fertile en hashtags bienveillants et conciliateurs. Les fêtes nationales sont le temps flamboyant du partage sur le réseau. Et l’on se met même à rêver. L’impression «d’extension du domaine de la démocratie» ressentie avec l’avènement des réseaux sociaux craquèle cependant quand on revoit le décor : nombreux sont les absents, et se produit sous nos yeux la prédiction «Bourdieusienne» : la reproduction des élites. Le Twitter sénégalais est garant et reflet de cette transmission d’héritage et d’habitudes. La jeune élite bourgeoise de Dakar, avec ses charmes et ses caprices, administre le lieu, se fait porte-voix, avec le plafonnement de ses indignations, fait explicable, parce qu’une bonne partie du Sénégal est peu ou pas du tout représentée – et pis, elle ne leur a jamais délégué sa parole.
Mesurons cela à quelques indices. Quoique les nouvelles technologies se soient développées récemment, l’innovation «sanctuarisée», l’entreprenariat «fétichisé», l’accès aux smartphones «vulgarisé», le numérique n’a pas encore les moyens de sa mythologie. La connexion, encore plus que les délestages, reste intermittente, tributaire du crédit téléphonique. L’illusion de la masse masque mal les déficiences d’une couverture inégalitaire qu’aucune politique publique ne propose de corriger. Tout en étant dans l’air du temps, l’internet n’est pas un droit, sa disponibilité régulière relève du privilège. Ce premier écueil élimine et étage les usagers. J’ai été ainsi saisi par le fait que les échos du monde dans le roman Twitter ne parviennent presque jamais à des amis d’enfance, pourtant en zone urbaine provinciale ; pour qui ce monde paraît être une étrange et lointaine contrée. Loin de relever de l’anecdote, l’usage du Twitter ne dépend pas du niveau d’étude, ni du bagage intellectuel, il semble défini par cette utilisation régulière, et ces habitudes qui créent un entre-soi mimétique branché. Quand bien même le premier mur est franchi et que quelques comptes hors du profil-type émergent, l’activité se charge de rétablir la hiérarchie.
Avec les promesses de faste du numérique, des succès ont été annoncés bien souvent avant l’ouvrage, sanctionnés naturellement par un échec ; d’où la bulle dans laquelle on tasse pour mieux l’exploiter l’énergie créative de la jeunesse africaine, objet d’un récit nouveau et sans ancrage sur le réel. Impossible à greffer au vécu des gens, l’afro-optimisme 2.0 trouve ainsi ses meilleurs ambassadeurs entre autres sur Twitter, où la jeunesse privilégiée flattée dans son être et son aise devient l’élément publicitaire du temps radieux annoncé. Et à raison. En tronquant en effet les séquences du pays dans sa diversité, la vie nationale est seulement indexée sur l’apparente santé financière de la jeunesse sur Twitter et dans les îlots d’embourgeoisement dakarois. Il s’opère ainsi une substitution d’images, car cette jeunesse, innocente – faut-il le dire – devient la vitrine nationale qui donne au récit rayonnant des accents à la fois locaux et réels. Ce privilège tourne à l’autocélébration d’une vie dakaroise dont dix millions de Sénégalais au bas mot sont exclus.
En enracinant les castes dans la conscience populaire, la société sénégalaise a nié la bataille pour les classes sociales. Tous les champs, politique, religieux, économique, sont traversés par cette absence d’exigence égalitaire qui régit les Nations. A bonne école marxiste pourtant, la gauche sénégalaise s’est cantonnée à un rôle d’exégèse et de reproduction des clivages occidentaux de la politique économique, oubliant le chantier national d’une vraie gauche et ses piliers inamovibles : la justice et l’égalité sociale. Le tabou économique sur la fortune bourgeoise, qui l’eut cru, est plus fort que celui religieux, c’est le secret le mieux gardé de la Nation et les enfants bénéficiaires n’en feront jamais «kebetu» sur Twitter. Le savent-ils d’ailleurs ?
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Que vive cette tribune hebdomadaire !!! Rendez-vous est pris avec cette plume qui interroge, dissèque et analyse avec une lucidité et un courage rares.