ENTRETIEN AVEC… Pape Birame Touré, vice-président du groupe parlementaire Bby : «Ousmane Sonko cherche à dérouler son agenda politique»

Il a traversé la 12ème Législature dans l’anonymat derrière Moustapha Diakhaté. Mais lorsque le député Ousmane Sonko a accusé l’Assemblée nationale de fraude fiscale, Pape Birame Touré a vite rangé au placard sa timidité pour apporter la réplique. D’après le vice-président du groupe parlementaire Benno bokk yaakaar, le leader de Pastef «veut dérouler son agenda politique» à l’Assemblée nationale. Dans cet entretien, le député maire apériste de Diakhao se prononce sur la démission de Thierno Bocoum du parti Rewmi et dénonce le manque de «courtoisie et de responsabilité» de Mamadou Ndoye dans l’affaire des 4 millions de la Ld.
Quel commentaire faites-vous de la démission de l’ancien député Thierno Bocoum de Rewmi ?
C’est une affaire interne au parti Rewmi. C’est pourquoi je ne pourrai pas m’y étendre outre mesure. Mais ce que je retiens, c’est que nous assistons au déclin d’un parti. De jour en jour, nous assistons à des séries de départ de grands responsables de Rewmi. Il y a eu des députés, des ministres et des responsables. Je crois que cela mérite une réflexion au niveau de ce parti qui est clairement en dégringolade.
Est-ce vous tendez la perche à Bocoum pour qu’il adhère à l’Apr ?
L’Apr peut accueillir tout militant qui partage son programme et sa vision. Je ne connais pas les motivations qui ont poussé Thierno Bocoum à démissionner de son parti. Si l’Apr doit l’accueillir, ce n’est pas moi qui vais le dire. L’adhésion est libre. Donc la porte est ouverte à tout Sénégalais qui partage les valeurs de ce parti. Cela ne me dérange pas qu’il milite à l’Apr qui est ouverte à tous les Sénégalais désireux d’apporter leur pierre à la construction de notre pays. Il faut lui demander s’il veut venir à l’Apr (Rires).
Cette semaine, vous avez, par un communiqué, répondu à Ousmane Sonko qui accuse l’Assemblée nationale de traîner une dette fiscale vis-à-vis du Trésor public.
Pourquoi l’avez-vous fait à la place du président de l’Assemblée nationale qui était pourtant interpellé ?
Si vous relisez les termes de la lettre du député Ousmane Sonko, on sent qu’il y a une volonté de discréditer une institution qui se trouve être l’Assemblée nationale. Il l’a menacée dans sa dignité. Je me suis dit que j’avais des éclairages à apporter. Je n’ai pas écrit ce communiqué pour répondre à Ousmane Sonko parce que sa personne ne m’intéresse pas. C’était juste pour éclairer la lanterne des Sénégalais. Je l’ai fait pour éviter que des personnes malintentionnées tentent de déformer la vérité ou de discréditer notre institution. Le député Sonko a posé un débat sur la fiscalité. Je me suis rapproché des services fiscaux de l’Assemblée nationale qui m’ont signifié qu’il n’y a aucune dette. Elle est à jour par rapport à la Tva vis-à-vis de l’Administration fiscale. Donc, vouloir dire qu’elle traîne cette dette depuis 1 an et qu’il y a un détournement, c’est verser dans la politique politicienne. L’Assemblée nationale a un régime indemnitaire d’imposition qui est différent des autres régimes, compte tenu des dispositions de la loi organique qui régit le Règlement intérieur. Dans la hiérarchie des normes, une loi organique est au-dessus des lois ordinaires qui peuvent être de lois de finance ou des lois sur le Code général des impôts. De ce point de vue, ce sont les dispositions du Règlement intérieur qui fixent les conditions de fiscalité sur les retenues du député. Le débat peut se poser chez Ousmane Sonko, ce qui n’est pas le cas pour nous.
Vous êtes le vice-président du groupe de la majorité. Avez-vous agi sur ordre de Moustapha Niasse ?
Non. J’ai fait un communiqué pour dire ce que j’en sais. Il faut demander au président Moustapha Niasse quelle est la suite qu’il souhaite accorder à la lettre de Ousmane Sonko. Mais moi, je me suis fait le devoir d’apporter un éclairage.
Pour vous Sonko essaie de discréditer l’institution ?
Il n’y a aucun doute à cela. Sa sortie est beaucoup plus politicienne qu’autre chose.
Sauf que lui pose des questions que vous n’avez pas répondues dans votre communiqué, à savoir la situation fiscale que l’actuelle Législature a héritée de la précédente, mais aussi le passif de l’Assemblée nationale…
Encore une fois, mon communiqué n’est pas une réponse mot pour mot. Je me suis rapproché des services compétents. C’est maintenant celui qui fait ces accusations qui doit en apporter les preuves. Ce que Sonko ne fera pas parce que l’Assemblée nationale ne traîne pas de dette vis-à-vis de l’Administration fiscale. Le mode de calcul sur les indemnités, les impôts et les revenus est fait sur la base du Règlement intérieur. Lorsque je me suis rapproché des services fiscaux de l’Assemblée nationale, on m’a fait savoir que le montant avancé par le député Sonko est inexact.
L’année dernière à pareille moment, Ousmane Sonko faisait les mêmes révélations sur le fonctionnement de l’Assemblée nationale. Me El Hadji Diouf, avec l’affaire de l’entretien des véhicules des députés, a parlé de surfacturation.
Est-ce que l’Assemblée nationale ne fonctionne pas dans une nébuleuse ?
Vous citez des personnes qui ont jeté le discrédit sur l’Assemblée nationale. Premièrement, ce sont des personnalités politiques avec des agendas. Ils appartiennent à des partis et sont en train de chercher à conquérir le pouvoir. Ce sont des gens qui veulent vaille que vaille démontrer à l’opinion ou à l’électorat que l’Assemblée nationale ne fait pas de bonnes choses. En contrepartie, ils espèrent un gain électoral le jour du scrutin. Sonko a un agenda politique qu’il cherche à dérouler à l’Assemblée nationale et sa stratégie est de jeter le discrédit sur cette institution et les personnes qui l’incarnent. Il se trompe lourdement. On fera face.
Vous qualifiez de «débat politicien» qu’un député cherche à savoir la situation fiscale de l’Assemblée nationale ?
Ousmane Sonko pose un débat politicien parce qu’il sait que l’Assemblée nationale ne traîne pas de dette fiscale. Il cherche à manipuler l’opinion avec de faux montants. L’objectif de sa lettre n’est pas d’être éclairé sur la situation de l’Assemblée nationale. Les mêmes questions ont été posées l’année dernière et ont reçu réponse par le questeur. Entre-temps, rien ne s’est passé. D’ailleurs, Sonko l’envoie à la presse avant que la lettre n’atterrisse sur la table du président de l’Assemblée nationale. Il nous parle de détournement. Au profit de qui ? Qui détourne ? Et comment il détourne ? Sonko était trop loin de cette institution, mais il va se rendre compte qu’elle fonctionne dans les règles de l’art. Raison pour laquelle j’ai fait cet éclairage. Lui et certains accusent l’Assemblée nationale et d’autres personnes à tort. Ce qu’il fait n’a rien de sérieux et d’objectif. Leur combat est purement politique et politicien. On doit faire la dichotomie entre nos agendas politiques et nos missions parlementaires. On a ce défaut de mélanger les choses. Sonko est sur ce terrain. Il cherche à massifier son parti, ce qui est normal. Mais qu’il le fasse dans les règles républicaines ! L’Assemblée nationale ne reçoit pas de budget d’investissement, ne construit pas… Notre budget est le fonctionnement. Bien sûr, ce fonctionnement doit être contrôlé et l’Hémicycle dispose en son sein des mécanismes de contrôle qui surveillent sa mise en œuvre. Je suis pour que les instruments de contrôle de l’Etat puissent y accéder pour faire le contrôle. Ce sont des finances publiques que nous manipulons. Le budget, ce sont les salaires, le carburant, des frais de fonctionnement qui sont consommés.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui bloque l’entrée de la Cour des comptes à l’Assemblée nationale ?
Je ne peux pas répondre à cette question. Il y a la questure qui gère ces questions de finance et qui a sous son contrôle la comptabilité de l’Assemblée nationale.
Sonko réclame également une commission pour faire la lumière sur la situation fiscale de l’Assemblée nationale.
Est-ce que vous partagez cet avis ?
Tout député a les moyens de poser le débat à l’Assemblée nationale. C’est une institution démocratique où tous les députés ont droit à la parole. Ils peuvent également prendre des initiatives pour interpeller soit le gouvernement soit le président de l’Assemblée nationale. Nous avons un exercice qui n’a jamais eu lieu dans l’histoire parlementaire du Sénégal, à savoir la séance «Questions d’actualité» où les députés reçoivent le gouvernement, sous la conduite du Premier ministre, entouré de tous ses ministres.
Mais un débat dont les réponses des ministres sont préparées à l’avance. D’aucuns le qualifient de dictée préparée et les non-inscrits n’ont qu’un seul membre pour poser des questions…
C’est un débat organisé. Chaque groupe a un temps de parole au prorata de sa consistance. Si on choisit d’être un non-inscrit, c’est une option parce que l’Assemblée nationale encourage l’organisation de groupes parlementaires. Les non-inscrits ont une considération parce qu’ils siègent dans le Bureau de l’Assemblée nationale. Nous allons vers la session budgétaire. Nous allons rencontrer beaucoup plus le ministre des Finances que les autres ministres. Le ministre des Finances, après les commissions techniques, restera à l’Assemblée nationale pour la Commission des finances. Si les députés ont des questions qui interpellent le ministère des Finances, ils auront l’occasion rêvée de les poser.
Quel commentaire faites-vous des révélations de Mamadou Ndoye, ex secrétaire général de la Ld, qui dit avoir reçu mensuellement pendant près de 4 ans la somme de 4 millions du président de la République ?
Mamadou Ndoye manque de diplomatie, de courtoisie et de loyauté. Certains ont parlé d’un poste de ministre d’Etat qu’il convoitait auprès du président de la République. Un ministère d’Etat ne se crée pas à tour de bras. Mais si le président de la République estime devoir aider quelqu’un de par ses pouvoirs, il peut le faire. Il aide tous les jours des Sénégalais de tout bord. Mais là où je dénote un manque de responsabilité, c’est d’aller dans la presse pour faire ses sorties.
Ce sont des pratiques connues sous les Présidents Wade et Diouf et jugés corruptrices…
Ce n’est pas de la corruption.
Mais pour une personne qui n’a aucune fonction et à qui on verse 4 millions tous les mois…
Le Président règle beaucoup de problèmes qui ne peuvent pas être étalés dans la presse. D’autres en ont profité et ne le disent pas.
Vous voulez dire que le Président Macky Sall le fait pour d’autres alliés ?
Je n’ai pas dit ça. Je parle de Sénégalais que le Président aide.
Et des alliés en font partie ?
Je ne sais pas. Mais Mamadou Ndoye dit que le Président lui a dit, «comme je le fais pour d’autres…»
C’est sa version. Il a communiqué à sa guise. Est-ce que ce qu’il dit est vrai ? J’ai des réserves. De mon point de vue, le Président Macky Sall ne lui aurait jamais dit cela. Si vous voyez la crise interne que traverse son parti, on est en droit de se demander s’il n’a pas voulu régler des comptes politiciens. Et pour moi, c’est le cas.