Avec du recul, Abdoulaye Makhtar Diop, Grand Serigne de Dakar et ancien ministre des Sports, revient sur le drame de Demba Diop survenu le 15 juillet dernier et ayant occasionné le décès de 8 supporters mbourois et plusieurs blessés. En vrai sage, il recommande la sérénité à ses parents lébous, de Mbour et Ouakam.

Qu’est-ce que les incidents de Demba Diop vous inspirent ?
Ces incidents ont eu lieu à l’occasion d’une finale opposant deux villes caractérisées par leur appartenance à la communauté léboue. Les Ouakamois comme les Mbourois appartiennent à cette communauté. En ma qualité de Grand Serigne de Dakar, j’ai été meurtri et choqué par cet incident. J’ai été d’autant plus choqué que les circonstances, qui sont à la base de cet accident qui a couté la mort à 8 jeunes, étaient évitables. L’enquête nous en dira plus du point de vue de l’organisation, de l’administration de ces matchs de foot, de la sécurisation du stade et de la sécurité des participants. S’y ajoute la vétusté du stade. Je suis profondément touché et j’ai déjà adressé mes condoléances aux Mbourois, je compatis à la douleur des familles et des blessés. Il faut que tout le monde garde la sérénité et que l’on laisse l’enquête se poursuivre en souhaitant qu’elle se fasse objectivement pour que l’on puisse situer les responsabilités et le cas échéant prendre les sanctions administratives et pénales qui s’imposent. En tant que sportif et membre à vie du Comité national olympique du Sénégal, tout ce qui touche le sport m’intéresse. Ça nous amène à revoir le problème de l’organisation des grandes compétions sportives au Sénégal, de l’équipement des stades et de la surveillance des spectateurs. Il faut localiser les hooligans, pour prévenir certains actes et les sanctionner. Ça pose aussi le problème de la distribution des stades au Sénégal. Le comité olympique va réfléchir sur ces questions. Il faut avoir une instance éloignée pour apporter la réflexion.
Quelles sont les sanctions qui s’imposent à votre avis ?
Ce sont des décisions administratives relevant de la compétence de la Ligue professionnelle ou de la fédération. Il y a déjà une sanction provisoire, sur la forme d’une suspension temporaire. Il faut attendre que l’on établisse la relation entre l’organe dirigeant de Ouakam et le comportement des supporters. Tant qu’on n’aura pas établi que l’administration du club ouakamois a encouragé de tels comportements, on ne peut pas dire qu’elle est responsable.
Quel doit être le rôle des responsables des clubs ? Ne pensez-vous pas que c’est d’abord d’éduquer ces jeunes à ne pas avoir de tels comportements ?
Au-delà de Ouakam, le problème c’est dans l’administration du sport et la formation des jeunes. Quand nous nous étions en âge d’être initiés au sport, nous étions encadrés par des éducateurs, des gens qui vous faisiez comprendre que le sport c’est d’abord le respect de soi-même, le respect du partenaire et de l’adversaire. Parce qu’au terme de la carrière, vous êtes appelés à vous retrouver et peut-être à devenir des amis. C’était ça les fondamentaux. Mais avec l’évolution, on ne peut pas dire que tous ceux qui s’agitent autour du sport soient des éducateurs. On peut être un professionnel du sport sans être éducateur. Ce sont ces lacunes qui ont conduit les gens à s’écarter de la philosophie du sport. Ce qu’on peut demander, c’est un encadrement des jeunes et un retour vers les fondamentaux du sport. Mais aujourd’hui le sport est vicié par le professionnalisme, l’argent, le gain. Ce qui était la compétition et la simple émulation a débouché sur l’adversité au nom de l’appât du gain. Il y a tout un comportement, toute une politique, toute une philosophie à réécrire pour s’adapter aux circonstances du moment. Le rôle des clubs, aussi bien pour le foot, l’athlétisme, la lutte,… doit être d’inculquer les fondements du sport à la jeunesse.
Malheureusement les réseaux sociaux se sont aussi invités dans ce drame…
J’ai été choqué et surpris de voir instantanément que des jeunes se sont vantés, se sont glorifiés de ces actes barbares. C’est à condamner. Et au-delà de la simple critique du comportement de ces jeunes, c’est toute l’influence des réseaux sociaux sur le comportement des individus qui se pose. Il y a une certaine forme de libertinage, de licence, qui se développe avec les réseaux sociaux et les gens pensent que c’est un espace, une plage où l’on s’exprime, hors de toute organisation morale, hors de toute sanction. Si c’était à la radio, un jeune ne dirait pas cela. Les Américains disent que l’Internet c’est l’arme des lâches. Les gens se laissent aller pour se rendre compte après qu’il ne fallait pas le faire. Mais évitons de partir de ce cas pour généraliser : tous les Ouakamois, tous les Dakarois ne pensent pas comme cela.