Les Etats membres de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) se sont engagés dans un processus d’adoption d’une monnaie unique en 2020. Mais selon l’enseignant-chercheur à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), Dr Idrissa Yaya Diandy, l’obstacle à la réalisation de cette union reste l’hétérogénéité des économies des pays de l’espace. Dr Diandy animait un atelier organisé par la Fondation Friedrich Ebert (Fes), en partenariat avec le Collectif des journalistes économiques du Sénégal (Cojes), sur «Le rôle de la monnaie dans des économies comme celle du Sénégal».

Vous avez dit que la diversité des économies était un obstacle à la mise en place d’une monnaie unique dans l’espace de la Cedeao. Comment ?
Oui. On s’est rendu compte, depuis l’expérience de l’euro que l’hétérogénéité économique au sein d’une union monétaire pouvait avoir des effets néfastes. De plus en plus, on se rend compte qu’il faut au préalable que les économies convergent sur un certain nombre de points avant d’aller vers une zone communautaire, c’est-à-dire une monnaie commune. L’aberration dans l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest africaine), c’est justement que ce sont des pays qui ont eu leur monnaie commune avant de mettre en place des critères de convergence. Mais le constat, c’est que ces économies sont très peu résilientes par rapport aux chocs exogènes, parce qu’ils n’ont pas les mêmes problèmes économiques. Si on prenait l’éventualité que les pays allaient vers une intégration élargie à tous les pays de l’Afrique de l’Ouest, il est clair que le Nigeria par exemple n’a pas les mêmes structures économiques qu’un pays comme le Niger ou le Sénégal. Par exemple, lorsque les prix du pétrole ont chuté, le Nigeria est entré en crise au moment où le Sénégal enregistrait de bonnes performances économiques. C’est pour dire qu’à cet instant T, la politique monétaire adéquate pour le Nigeria n’est pas forcément pertinente pour le Sénégal. Donc, la convergence économique est un préalable important à la convergence monétaire.

Cela veut-il dire que les critères de convergence énoncés par l’Uemoa et qui doivent être appliqués par les pays ne suffiront pas à régler cette situation ?
Ces critères, il faut les prendre avec des pincettes. Ce sont des critères qui nous viennent de l’Europe et qu’on veut transposer dans nos pays, alors que nous avons des réalités économiques différentes. Par exemple, le taux d’inflation. Les critères de second rang exigent des taux d’inflation de 3%. Est-ce que ce taux est adapté à nos économies qui, on le sait, ont besoin de croissance ? Et on sait aussi que ce taux d’inflation n’est pas compatible avec une croissance forte et dynamique. Au demeurant, au-delà des critères, il faut voir leur pertinence. Ce n’est pas que les pays ne peuvent pas les atteindre, mais ils semblent inadaptés aux réalités de nos pays. La preuve, très peu de pays sont parvenus à respecter l’ensemble de ces critères.

Si, comme vous le dites, la balance commerciale est importante dans la monnaie, mais quand nos pays vendent leurs richesses naturelles, est-ce que cela ne constitue pas des devises suffisantes pour leur garantir une monnaie forte autre que le Cfa ?
Il faut savoir que si aujourd’hui on jouit d’une certaine stabilité macroéconomique, c’est parce qu’on est adossé à une monnaie beaucoup plus forte. Le jour où on aura notre monnaie, nous serons livrés à nous-mêmes et ce sera à nos économies de défendre la parité de notre monnaie. Certes nos pays ont des structures économiques qui peuvent permettre de dégager quelques excédents commerciaux. Il y a le cas de la Côte d’Ivoire par exemple qui a des matières premières assez diversifiées. Le Nigeria aussi a des ressources. Mais est-ce que ces ressources peuvent garantir une base réelle suffisante pour nos économies ? J’en doute fort. On sait déjà que ces ressources sont à faibles valeurs ajoutées. On est victime d’une spécialisation régressive dans notre mode de production, mais aussi ces ressources sont exposées aux fluctuations des cours des matières premières. Donc fonder notre base productive sur ces seules ressources me semble très risqué. Au-delà de tout ça, on voit que malgré nos richesses, les pays africains régressent dans le commerce international. Ces ressources ne permettent donc pas de dégager assez d’excédents pour pouvoir permettre d’avoir un poids économique conséquent sur l’chéquier mondial. Aujourd’hui, les pays qui ont réussi à s’insérer dans la mondialisation, qui mènent une politique monétaire agressive à l’instar de la Chine sont ceux qui ont fondé leur secteur productif sur des secteurs assez diversifiés, mais aussi sur des pans de production à fortes valeurs ajoutées. Je crois que ces aspects doivent être pris en compte dans une migration vers une éventuelle zone monétaire commune à l’échelle de la Cedeao.

Sortir ou rester dans la zone franc, vous répondez quoi ?
Je répondrai qu’à un moment donné, tôt ou tard, il nous faudra notre propre monnaie. Mais il faut y aller avec prudence, se fonder sur des études, des projections économiques fiables, solides avant de penser sortir de la zone Cfa. Donc oui, mais avec prudence.