Je retourne à mes casseroles

Euh…Comment dire…Je ne sais pas ce que vous en penserez (vous me direz), mais je commence sérieusement à en avoir assez d’entendre parler de l’âge de Mbougar Sarr ou de sa couleur de peau. D’accord, on a compris, leçon sue, comme à l’école primaire : il est noir (c’est assez visible n’est-ce pas), il a 31 ans, c’est l’un des deux plus jeunes lauréats de toute l’histoire du Goncourt, Ndeysaan (il serait né trois ans plus tard cheuteuteut…), et c’est le premier africain subsaharien à l’avoir remporté. Youpi ! C’est bon ? Ils sont contents, les statisticiens ? Et voilà que ma colère des toutes premières lignes (une vraie mauviette celle-là) cède la place à la résignation…Il y a des gens comme ça : vous leur parlez Littérature, ils jouent à «Des chiffres et des Lettres», vous refourguent leurs statistiques, comme s’il fallait forcément le ranger quelque part, le cloisonner, le cerner. Mbougar Sarr est écrivain, et il dit qu’«il n’y a pas d’âge en littérature» !
Dans «La plus secrète mémoire des hommes», son roman-Goncourt, Mbougar fait dire à l’un de ses personnages que derrière les œuvres des «grands écrivains», il y a des «débats mortels». Chez nous, à Sunugal, ça tombe bien, on est dans le débat à longueur d’années, du wax sa xalaat national (nachional, en prononciation locale), et on est surtout «mort de rire» en ce moment !
D’abord, il y a ceux qui se sont réveillés en sursaut, même pas débarbouillés d’ailleurs, dérangés par les cris de joie du dehors, et qui se sont sentis obligés de hurler en même temps (on récupère comme on peut le succès des honnêtes gens n’est-ce pas) que la foule ; ce qui ne les empêchera absolument pas de prendre part au débat.
Vous avez aussi les lecteurs de 4ème de couverture, qui sont au bouquin ce que les «titrologues» sont au journal-papier : ils ont aussi leur avis sur le sujet.
Vous avez encore ceux qui découvrent miraculeusement (ça sert aussi à cela, le Goncourt) que Mbougar Sarr a aussi écrit «De purs hommes». Ils ne sont pas allés plus loin que le titre ou quelques extraits, mais ils savent ce qu’on y raconte. Sacrilège : le gosse (pardon, on se laisse si facilement emporter), l’auteur fait «l’apologie de l’homosexualité». Vous avez dit Haram ?
Les plus drôles ? Vous avez le choix : entre ceux qui ont changé d’avis, et qui ont retiré leurs félicitations publiques à Mbougar Sarr, lorsqu’ils ont découvert «De purs hommes», et les Censeurs de Jamra, Mame Mactar Guèye et sa clique, qui ont décidé de jouer les Penseurs. De C, à P, on parle d’un grand saut ! Tonton MMG (ça fait nom de rappeur vous ne trouvez pas), si tu passais par-là, il en où est ton comité de lecture ? Je ne voudrais pas avoir l’air de te bousculer, mais le Peuple attend ! Des arguments à la mesure de Mbougar si possible : autrement dit, pas de waxi kessew kessew, ni de waxi picc.
Bon, je vous prends tous à témoin : qu’il ne vienne pas dire que je ne l’ai pas prévenu. Mbougar Sarr, ce n’est pas un petit morceau : il a «fait ses humanités», il a une «méthode de travail», «un goût pour la discipline et la curiosité intellectuelle», l’amour des mots aussi. Ecrire, doit-on le rappeler, c’est un acte solitaire, et les spécialistes disent que les bons textes, on les enfante dans la douleur. «Lorsque je souffre au milieu des nuits pour écrire une phrase, dit-il, personne ne vient me la souffler. Je suis seul. C’est du travail, de la patience, de la lenteur.»
En attendant, par ici, vous tombez si souvent sur des bouquins qui n’ont le goût ni du sang ni celui de la sueur, que vous n’êtes plus déçus. Leurs auteurs ? Ils plastronnent, «plafonnent» et postillonnent sur nos écrans, de pseudo-écrivains qui font dans la gloriole, satisfaits pour ne pas dire confortablement assis sur leurs certitudes. La faute à certaines maisons d’édition, de véritables boutiques celles-là, qui publient tout et n’importe quoi : il suffit de passer à la caisse.
La faute, aussi, à une critique complaisante : à force d’inviter les mêmes personnages, ils finissent par s’imposer au public, et c’est cette présence, pour ne pas dire cette omniprésence, que l’on va confondre avec le talent, ou la crédibilité. Quand vous ne tombez pas sur un rédacteur en chef qui vous refile le torchon que son ami d’enfance a le culot d’appeler «mon bouquin», et défense de massacrer ce chef d’œuvre à la tronçonneuse ! Le stylo rouge, vous oubliez hein !
Chez les auteurs, toujours, vous avez ceux que l’on n’ose pas (plus) critiquer, pas publiquement en tout cas, les intouchables : ils sont établis, ont publié deux-trois ouvrages, et cela fait bien longtemps qu’ils ne doutent plus.
Quant aux cérémonies de dédicace, allez-y si vous avez des troubles du sommeil : la plupart d’entre elles sont soporifiques, fades, et «ils» s’écoutent parler. Le livre dans tout ça ? On parlera moins de lui que de l’auteur, de sa vie et de ses 35 bàjjen (tantes paternelles) ; comme Maty Thiam Dogo.
Allez, je retourne à mes casseroles, le titre d’un ouvrage sommeille peut-être ici, quelque part sous le riz cramé de l’avant-veille. Essayez aussi chez vous : Mbougar Sarr dit que c’est en récurant une casserole qu’il a trouvé le titre de son livre : «Terre ceinte.»
A jeudi !