La nouvelle de la mort subite du jeune étudiant, en l’occurrence Mactar Diagne, tombe comme un couperet, renvoyant des ondes de choc presque partout au Sénégal, et plongeant le monde universitaire sénégalais dans une profonde tristesse. Sa mort lève non seulement un coin du voile sur la problématique de l’accompagnement médical dans nos services médicaux universitaires, mais elle pose aussi de façon crue la question existentielle des sodalités humaines dans nos sociétés africaines. Le fameux proverbe africain, «il faut tout un village pour élever un enfant», n’est plus d’actualité au point de céder dangereusement la place au proverbe moderne du «village planétaire des réseaux sociaux» où se dé-font des modèles de solidarités humaines de façade. Alors que les enquêtes ne nous révèlent pas encore les circonstances dans lesquelles cet étudiant a rendu l’âme, force est de constater que l’œuvre posthume que Mactar lègue aux Sénégalais, s’il en est bien l’auteur principal, est une mine d’or psychologique et psychiatrique d’où il faut puiser pour mieux sensibiliser les Sénégalais sur les dangers des maladies mentales. Cela dit, loin d’être un expert dans les domaines de la psychologie ou de la psychiatrie, cette contribution se fixe comme objectif principal le simple besoin de partager nos réflexions et lectures personnelles sur les dangers des maladies mentales qui, somme toute, peuvent être des handicaps majeurs dans le processus du développement personnel, de la réussite académique et professionnelle, et dans bien d’autres domaines touchant à la vie de l’être et de son épanouissement en société.

Il s’agit d’abord, dans cette contribution, d’éplucher les récentes études faites sur le sujet des maladies mentales pour dissiper les nuages mythiques qui planent sur elles, pour enfin analyser quelques extraits du texte posthume du disparu dans l’espoir d’en tirer des leçons utiles pour nous-même et pour nos autorités étatiques.

La dépression mentale : entre réalité et mythe
Les maladies mentales sont nombreuses et varient selon les contextes socio-culturels et en fonction des dispositions physiologiques et héréditaires. Parmi les maladies mentales, nous pouvons citer les troubles d’anxiété sociale généralisée, la bipolarité et autres formes de dépression chronique et saisonnière. En revanche, d’après les récentes études sur le sujet, la dépression mentale chronique semble bien être celle qui touche le plus d’individus et peut mener au suicide.

De l’australien Sigmund Freud (1856-1939), en passant par Joseph Breur (1842-1925), aux récentes études menées par Kassin et.al (2020) sur la psychologie sociale, les questions liées à la dépression mentale ne cessent d’être l’objet de débats houleux dans les milieux académiques. Nombreuses aussi sont les récentes productions scientifiques qui démontrent que les dépressions font partie des maladies mentales les plus répandues et les plus invalidantes dans le monde.

Dans son fameux livre publié en 2012 (la dépression : 100 questions pour comprendre et guérir), Dr Ferreri nous apprend aisément que la dépression mentale va devenir la deuxième pathologie la plus invalidante en 2020, après les troubles cardiaques, juste avant les accidents de la route. Dans le contexte français où sont inscrits ses travaux, près de 20% des Français de 15 à 75 ans, soit 9 millions de personnes, ont vécu et vivraient une dépression au cours de leur vie (Ferreri, 2012). Tel un caméléon qui prend les couleurs du paysage qu’il traverse, la dépression mentale est souvent comprise en fonction du contexte de son évolution et des dispositions physiologiques et héréditaires de la personne atteinte par cette maladie. En d’autres termes, la dépression revêt plusieurs formes suivant les contextes et les cultures, et se manifeste ainsi de plusieurs manières chez la personne dépressive. Or, l’une des plus grandes difficultés auxquelles et les psychologues et les psychiatres sont souvent confrontés, c’est la grille de lecture médicale qu’il faudra poser pour mieux diagnostiquer la personne dépressive. En sus, les formes d’émotions générales qui se manifestent chez l’individu, notamment «les coups de blues, de mou, de spleen ou de déprime», peuvent davantage en compliquer le diagnostic. Malgré tout, la littérature médicale produite sur ce sujet au cours des années a pu maintenir deux types de dépressions mentales principales. Une dépression de type saisonnier, temporaire, de courte durée, 6 mois, qui dépend des saisons, des évènements de vie secouée par les crises comme la perte d’un être cher, la séparation dans les relations d’amour, la maladie, etc. Il y a aussi la dépression de type chronique qui dure plusieurs années ou toute une vie. Cette dépression de type chronique est à chercher dans les évènements douloureux vécus dans l’enfance comme l’abandon parental (mère ou père), l’exclusion sociale, qui laissent des blessures psychiques profondes non-cicatrisées causant des signes extérieurs comme l’isolement, le souci d’être incomplet, le sentiment dérangeant et permanent d’être insignifiant ou pas assez bien, et le manque total de confiance en soi. A ces signes extérieurs de la dépression mentale, s’y greffent également le manque de sommeil récurrent (ou trop de sommeil), des réveils nocturnes fréquents souvent rythmés par une incapacité de retrouver le sommeil la nuit, un désintérêt total aux choses de la vie souvent causé par le manque de sérotonine et autres substances chimiques neuronales dans le cerveau. Autres symptômes peuvent être des pensées noires et négatives sur soi qui sont subséquemment projetées sur les autres individus de la société, l’envie de mettre un terme à sa vie pour cause de souffrance psychique très profonde. Le désir ardent d’avoir du pouvoir et du contrôle sur autrui, qui est certainement révélateur d’une faiblesse intérieure déguisée en force. La personne dépressive pourrait aussi manifester une irritation spontanée d’humeur sombre fluctuant d’un instant à l’autre, un désir de blesser et d’être dans une logique de confrontation argumentaire tous azimuts. Bref, l’expression «Wounded Walking», que les psychiatres américains utilisent pour designer les personnes bien portantes mais souffrant profondément à l’intérieur, n’en est pas moins certainement le terme qu’il faut pour exprimer de façon laconique la profondeur du mal que constitue la dépression mentale.

A la lumière de tous ses succès académiques, tout porte à croire que le défunt, Mactar Diagne, se portait très bien, mais il fut un autre «Wounded Walking», une personne dépressive souffrante qui vécut dans le silence de son propre monde.
La dépression mentale dans la société sénégalaise : une maladie latente de tous les dangers

Le tabou qui entoure la maladie mentale dans la société sénégalaise continue d’entretenir le flou et le déni autour des maladies mentales en général. Pas mal de personnes atteintes par ces maladies sont souvent prises en charge à la dernière phase dans l’évolution de leur maladie, où elles perdent le contrôle de la réalité de leurs êtres. Tabou et/ou ignorance du fonctionnement du cerveau, me demanderais-je !

De toutes les façons, la prise en charge des maladies mentales demeure toujours le ventre mou de la médicine sénégalaise alors que les suicides, les meurtres vont crescendo dans la société sénégalaise. Il y a certes du tabou car dans l’univers mental de certains Sénégalais, la personne ayant une dépression mentale aiguë est simplement ce malade mental vêtu en haillons, déambulant dans les rues et ruelles, entretenant un discours décousu et perdant tout contact avec la réalité du moment.

Nonobstant ce tabou autour des maladies mentales, il faut remarquer qu’il y a aussi une forte dose d’ignorance sur le fonctionnement du cerveau humain. Les signes extérieurs d’une personne atteinte par la dépression mentale ne sont toujours pas visibles car la personne dépressive peut choisir de masquer sa souffrance par des rires. Et souvent ces rires, ce visage toujours souriant et radieux pourraient cacher les séquelles de blessures psychiques profondes qui se manifestent rarement en public mais surgissent par intermittence. Comme nous venons de l’indiquer ci-dessus, la manifestation extérieure corporelle de la souffrance mentale intérieure n’est pas toujours visible chez certaines personnes dépressives, mais une attention particulière à leurs comportements et leurs émotions fluctuantes peut révéler beaucoup de choses chez les personnes qui souffrent de dépression mentale. De ce point de vue, en faisant référence à la personne atteinte par la dépression mentale, Eckhart Tolle identifie deux modes d’être : un être de souffrance latente et un être de souffrance active. Un être de souffrance latente peut être quatre-vingt-dix pour cent actif (Tolle, 2000). Autrement dit, une personne profondément malheureuse peut être active tout le temps. Ces personnes vivent presque entièrement de souffrance dans leur corps, tandis que d’autres personnes ne le ressentent même pas, sauf dans des situations où le corps de souffrance sort de son état latent par le simple fait d’une remarque déplacée, une pensée négative, bref un jugement quelconque sur leur personne. Ainsi, les propos du défunt Mactar sont-ils tout à fait en phase avec cette transition d’être de souffrance latente vers un être de souffrance active mettant fin à sa vie.
«[…] et ce qui est triste, c’est qu’il y a des personnes qui s’adonnent aux moqueries avec joie, sans mesurer les conséquences de leurs actes […]» (extrait de la lettre de Mactar Diagne, 11 février 2025).

Les propos ci-dessus de feu Mactar égrènent le chapelet de souffrances vécues, mais ils révèlent aussi sur le sujet qui crée lui-même le labyrinthe de son propre monde de réalité mentale dans lequel il a vécu seul, prisonnier et isolé du reste du monde, de la réalité des autres, traquant le moindre regard négatif de la société. Il est cependant plus facile de surveiller l’être de souffrance chez soi que chez les autres ; peut-être Mactar n’a-t-il pas pu apprendre cette leçon à temps.

Il est évident que nombreux sont les «Mactar vivants» qui restent aliénés par le regard de l’autre, se créant la souffrance mentale de vouloir agir sous les attentes de l’autre. Quelle souffrance sisyphéenne de vouloir toujours faire l’impossible, pour plaire, vivre heureux et agir aux dépens des «qu’en-dira-t- on» de la société ! La peur obsessionnelle d’être jugé et jaugé par les parents, par les amis et collègues est le début de tout le mal être qui peut faire sombrer la personne dans une dépression mentale profonde, avec de sérieuses conséquences de santé physique. A cette peur obsessionnelle, peut aussi s’y greffer le souci de grandeur que l’ego alimente par le mental pour toujours créer une démarche boulimique de gratification de l’ego dont la conséquence est un désir ardent de vouloir combler un trou vide de sentiment. Nombreux sont les Sénégalais qui courent après les biens matériels, l’argent, le succès et le pouvoir, la reconnaissance, une relation sociale pour se sentir validés, pour être plus complets. A leur grande surprise, même lorsqu’ils ont tout eu, ils constatent amèrement que ce vide est toujours présent. Bref, derrière le confort matériel se cache une souffrance mentale profonde que l’humilité et la foi seules peuvent combler. Telle une bougie qui se consume par la flamme pour répandre sa lumière, l’humilité se consume par l’ego pour répandre ses lumières de bonté naturelle, de pardon, de tolérance et de respect de la dignité humaine.

Quelles leçons faut-il en tirer ?
La mort de Mactar Diagne est une triste nouvelle, mais elle n’a pas été vaine. Au contraire, sa mort nous renvoie le miroir d’une société sénégalaise qui subit de profondes métamorphoses internes avec son lot de meurtres, de suicides et d’autres formes de violence verbale qui participent de façon significative à renforcer négativement le dispositif psychologique dont on ne tient pas souvent compte dans nos rapports sociaux. Si les canons et fusils tuent, les violences verbales, les calomnies sont plus à même de tuer silencieusement de belles âmes que n’importe quelle autre arme blanche : «la douleur physique, ce n’est rien, celle du cœur est infernale» dixit feu Mactar (texte posthume de Mactar Diagne, 11 fevrier 2025).

Il est temps donc qu’on suspende nos jugements sur les êtres le temps d’une découverte et que le dispositif psychologique soit bien pris en compte dans nos hôpitaux et services médicaux. La toute dernière phrase que le défunt laisse aux Sénégalais résume le mal profond dans la non-prise en compte du dispositif psychologique chez les personnes dépressives : «Peut-être ma mort ouvrira les yeux à certains étudiants et certaines familles. N’isolez personne, n’ignorez personne, ne vous moquez de personne, ne fuyez personne.
Rapprochez-vous des personnes qui s’isolent, parlez-leur et essayez de les comprendre sans les juger.»

En somme, il y a donc l’urgence pour les autorités étatiques de bien vouloir lancer, vaille-que-vaille, des campagnes saines de sensibilisation sur les maladies mentales au sein de toutes les communautés et dans toutes les langues nationales, encourager des études sur les filières de la psychologie et de la psychiatrie, et mettre à la disposition des hôpitaux et centres régionaux, des psychiatres et psychologues bien formés qui comprennent bien la psyché humaine. On n’a pas besoin d’être médecin pour savoir que le bon accueil des malades est le premier élément sur la chaîne des soins médicaux et dans la prise en charge des maladies en tous genres, surtout dans un Sénégal qui s’occidentalise de plus en plus.
RIP Mactar Diagne
And a word to the wise !
Moustapha FALL
Enseignant-Chercheur, Lea, Ugb
Ferreli. F (2012). Dépression les 100 mots pour comprendre et guérir la dépression. Paris : Éditions Odile Jacob
Sigmond.F (1937-1939). œuvre complète psychanalyse. Paris. Presse Universitaire de Paris
Tolle. E (2010). Le pouvoir du moment présent. Paris : Éditions J’ai Lu
Saul. K; Steven.F et.al (2020). Social Psychology. Great Britain: Wardsworth Publishing Editions