La violence n’est jamais une option pour moi

Je suis allé ce week-end à l’université Cheikh Anta Diop. J’y ai vu les marques du passage de barbares qui ont cassé, saccagé et incendié des bâtiments, des bus, des ouvrages et des archives vieilles de 70 ans. Il n’y avait pas grand monde dans ce lieu d’habitude grouillant et rempli de vie, entre les étudiants qui révisent, les enseignants qui arpentent les couloirs, les vendeurs et autres personnels qui font de l’université de Dakar une ville dans la ville. Je connais par cœur ces couloirs, ce parvis de la Bibliothèque universitaire, ces allées imparfaites entre les facultés et laboratoires, ces murs défraichis, ces coins envahis par les herbes sauvages derrière le Cesti, le bois sacré où révisent des milliers d’étudiants dont certains posent leurs ouvrages et leurs cahiers à même le sol poussiéreux. Je connais ces vieux amphis, Boilat ou Mbaye Guèye, ce dernier où Oumar Ndao nous transmettait avec passion la littérature de Garcia Marquez en général et plus particulièrement les subtilités politiques de son fameux livre «L’Automne du patriarche».
Lire la chronique : Préserver nos arts des barbares
J’ai vu l’université balafrée, ce lieu de la fabrication des élites sénégalaises et africaines a subi la violence aveugle de ceux-là qui ne sont plus dans la compétition électorale ni dans la proposition de programme alternatif mais dans la destruction d’un modèle social et républicain. Ce qui fait le plus mal est le silence d’éminents membres de la communauté universitaire dont certains ont même justifié ces actes sauvages.
Il y a une volonté de destruction du modèle social par l’insémination dans les consciences, notamment juvéniles, du virus de la guerre civile par le biais du discours et de l’affrontement ethniques. Notre vieux commun vouloir de vie commune se heurte à leur projet de destruction de la Nation comme entité homogène et socle de toute vision politique et économique. Le modèle républicain est également leur cible car, depuis leur avènement dans l’espace public, ils ne cessent d’en menacer les fondations, d’en agresser les principes et d’instrumentaliser des colères existantes pour en faire une arme de destruction de ce qui nous unit et fait de nous une société politique qui a choisi la démocratie et l’expression des libertés publiques dans le respect des croyances et de la diversité culturelle.
Lire la chronique : Le Sénégal vaincra à nouveau
Ousmane Sonko et le parti Pastef sont une gangrène populiste à l’estuaire de plusieurs cours d’eau : le séparatisme et l’islamisme. Les deux ont une ambition commune : vider la République de sa substance, fragiliser ses bases et en finir avec elle par un assaut final (le fameux cooki final). La tentative insurrectionnelle du début du mois de juin a échoué car de Senghor à Sall, notre pays a bâti un Etat fort, qui a résisté à toutes les agressions et les menaces externes et internes. Le Sénégal est jusque-là un îlot de résistance face à l’avancée de l’hydre islamiste, il n’a encore jamais connu de putsch militaire et a vaincu le Mfdc dont les tentatives actuelles de réanimation via un appareil politique sont vouées à l’échec. Mais jusqu’à quand notre pays résistera-t-il ? Les digues s’effondrent, la conscience républicaine partout s’effrite, de nombreux intellectuels perdent pied à force de peur, de lâcheté et d’opportunisme, des journalistes ne se soucient plus de la vérité mais sont la caisse de résonance d’un projet ouvertement fasciste. Et en face, parmi ceux qui gouvernent, la carence en matière de sens de l’Etat, l’absence de gravité, le recours toujours aux détails politiciens insignifiants face à des menaces graves m’ont longtemps surpris puis inquiété. Désormais ils me sidèrent, tant leurs préoccupations sont éloignées des véritables enjeux et défis de notre pays, logé dans un cercle de feu géographique et faisant face à une infiltration en profondeur de son appareil d’Etat par des ennemis de la démocratie, de la laïcité et de la République.
Lire la chronique : La rente de l’indignité
Je me rends compte que les hautes fonctions publiques sont appréhendées souvent selon l’angle du privilège mais rarement elles ne sont considérées comme des instances de responsabilité, de l’impératif de servir l’Etat et de contribuer à consolider le legs républicain reçu de nos anciens, de ceux-là qui ont versé sang et larmes pour que ce drapeau continue de flotter. Mais il ne faut pas se tromper d’adversaire. Quand la violence séditieuse tend à faire rhizome ; quand le séparatisme arbore un manteau politicien ; quand l’islamisme prend racine au cœur de l’Etat, je sais situer mes adversaires et sérier mes luttes et considérer ceux qui sont dans l’arc républicain et ceux qui n’y sont pas par choix ou par errance intellectuelle. Les morts de mars 2021 comme ceux de juin 2023, et sans oublier ceux de 2022 entre les Locales et les Législatives ont une origine : le refus de se conformer à la démocratie, le choix de la sédition et le recours systématique au bouclier humain pour se sauver d’affaires privées. Et idéologiquement, et politiquement je n’oublie pas ma tradition.
Le combat de ma vie est l’antifascisme et j’ai opté pour le socialisme républicain dont la substance est la sacralité de la République, la responsabilité économique et le choix du progrès social. Et en ces temps incertains, je n’oublie jamais qu’on ne combat pas un autre adversaire, quel que soit ce qui nous oppose quand une horde fasciste est aux portes du pouvoir. M. Sonko et le fascisme qu’il incarne sont des adversaires qu’il faut combattre avec véhémence et responsabilité sans jamais se départir des outils de la loi et du débat politique argumenté. Pour que le drapeau de la démocratie, de la liberté et du progrès social continue de flotter, après avoir affronté et vaincu les menaces actuelles, internes et externes sur l’unité nationale, la cohésion sociale et l’intangibilité de la République, les républicains de toutes les rives doivent faire bloc et affronter ensemble ce défi quasi-civilisationnel.
Je n’ai de leçons à donner à personne. Mais je fais mienne cette phrase de Annie Ernaux : «J’écris pour venger ma race.» Et ainsi, je m’adresse à la gauche, celle qui a perdu sa boussole et s’est donnée pieds et poings liés à un courant politique qui est notre adversaire depuis deux siècles. Ce courant qui promeut le fanatisme, l’obscurantisme, les adversaires des lumières, de l’école et de la culture. La gauche sénégalaise a une belle histoire, riche de ses acquis sociaux et démocratiques, mais une partie en son sein s’est perdue par calculs et eu égard à des mutations internationales qui ont laissé peu de chance au mouvement progressiste dans toutes les parties du monde. Mais ce qui me chagrine dans cette gauche qui n’a pas fait alliance avec le parti Pastef en gardant son identité, mais a opté pour le suivisme aveugle aux côtés de M. Sonko, c’est le choix conscient, par haine d’une personne et par fantasme du chaos, de verser dans la sédition en bande organisée.
Annie Ernaux, l’écriture sublime de la honte
En vérité, j’ai honte pour des figures que j’ai jadis respectées et admirées au point d’avoir milité à leurs côtés et d’avoir co-signé avec eux des tribunes. Et je rappelle ceci à cette gauche : la violence n’est jamais une option viable et sérieuse. Y perdent toujours la vie, les meilleurs militants dans le cas de la lutte armée. Et en cas de désordre insurrectionnel, ce sont les nôtres, les gens issus des quartiers populaires, les fragiles, les précaires qui en paient le prix fort. Je suis issu du peuple de Pikine, de Guédiawaye, de Thiaroye, ce triangle des oubliés et des opprimés. Un fil précieux de la mélancolie me lie aux gens morts, victimes d’une violence dont ils ne mesurent pas toujours les ressorts politiques. Qu’elles viennent de petits bourgeois dakarois diplômés et insérés professionnellement, d’intellectuels qui fantasment le chaos, d’oisifs errants de Twitter et Facebook, de Sénégalais de la Diaspora qui, d’Europe et d’Amérique, appellent à la guerre civile, ou d’expatriés confortablement installés dans les quartiers de Mermoz ou des Mamelles, les accusations me concernant, de mépris du peuple ou de condescendance me laissent de marbre. Je sais qui je suis et ce que je défends, où vivent encore les miens. Ce sont mes camarades, mes amis, leurs amis, ma famille, des amis de ma famille, qui subissent les affres de la violence que promeut une caste politicienne irresponsable et sans empathie aucune pour le petit peuple des opprimés.
De la valeur d’un régime imparfait
Je ne peux qu’être bouleversé par tant de sang versé, et choqué par tant de désinvolture de la part de ceux qui, au lieu d’appeler à la paix, profitent de la confusion pour régler des comptes personnels et se venger de vacheries d’hier. Ce sont les nôtres qui subissent les destructions de leurs maigres ressources : les travailleurs d’Auchan, les marchands ambulants, les vendeurs de fruits et légumes, les gargotières, les agents d’intérim… Ils ont tout perdu à cause des mensonges compulsifs d’un homme qui a décidé de se soustraire à la Justice de son pays dans une affaire privée, de l’irresponsabilité de ses alliés politiciens et membres de la Société civile, et de l’échec de l’Etat à tenir sa promesse de protéger les faibles et les vulnérables, d’éduquer et d’instruire les enfants et de tatouer dans leur cœur le sens civique et le culte de la République, celle-ci devant représenter notre allégeance commune. Pour situer toutes les responsabilités sur ces morts, une enquête sérieuse et aboutie, au-delà des effets d’annonce, est une exigence.
Ne meurent pas des balles et des armes blanches les filles et fils de… Quel homme politique a perdu son enfant dans les manifestations de mars 2021 et de juin 2023 ? Le chagrin frappe les pères et mères de famille pauvres et sans défense dont les enfants ont été transformés en bouclier humain par Ousmane Sonko.
En République, l’accession au pouvoir se fait à travers des canaux électoraux, surtout que notre pays a montré à plusieurs reprises qu’il savait organiser des élections libres et transparentes. La preuve, le pouvoir est minoritaire à l’Assemblée nationale. Dakar est dirigée depuis 2009 par un parti d’opposition radical dans la démarche. Le Sénégal n’est pas l’Afrique du Sud de l’Apartheid, nos institutions fonctionnent, et par le biais du suffrage universel, un enfant du Peuple peut devenir Gardien de la Constitution et Chef suprême des Armées. Et fort de cette réalité, la violence ne peut être acceptée ni tolérée, encore moins encouragée, surtout pour ceux qui se disent sensibles aux petites gens et à leur montée en humanité.
Le non-recours à la violence est un choix du courage et de la grandeur devant l’adversité, surtout dans un moment où par populisme et démagogie et devant l’excitation des internets, on se laisse aller à tous les excès. Ne font ce choix que ceux qui savent se parer de noblesse et de hauteur en toutes circonstances. Et fondamentalement, c’est cela la politique.
Par Hamidou ANNE – hamidou.anne@lequotidien.sn
1 Comments
Merci Hamidou! Never give up Mon Frere!la Seulement chose qui me frustre et la passivite de l,etat! on a Tous vu venir! comme Vous dites:Les revanchards, opportunistes et autres ont envahi Les plateaux teles Dans le but de manipuler le « bas peuple » ,G honte pour certains de nos compatriotes et c dommage