Le Sénégal est un pays où la gouvernance publique semble être un éternel recommencement. A chaque publication de rapports des organes de contrôle tels que la Cour des comptes, l’Ige ou l’Ofnac, l’indignation gagne l’opinion publique, mais l’impact demeure éphémère. Très vite, la routine de la corruption, de la surfacturation et de la mauvaise gestion reprend le dessus.
Dans notre perception collective, le contrôle se fait toujours en aval, lorsque les dégâts sont déjà considérables et qu’il ne nous reste que l’amertume du constat. Pourtant, un contrôle efficace en amont permettrait d’anticiper ces dérives et d’empêcher bien des abus.

Repositionner l’audit et le contrôle de gestion au cœur de la gouvernance
La plupart de nos structures publiques disposent d’un Département audit (interne) et contrôle de gestion. Pourtant, ce dernier se cantonne souvent à un rôle symbolique, alors qu’il devrait être un maillon central de la prévention et de l’alerte.

La loi d’orientation n°2022-08 du 19 avril 2022 relative au secteur parapublic et au suivi du portefeuille de l’Etat a timidement abordé cet enjeu. Loin d’être pleinement appliquée, cette loi reconnaît pourtant la nécessité de mettre en place une politique d’audit interne pour :
– Evaluer les risques ;
– Lancer des alertes précoces ;
– Améliorer le fonctionnement des organismes publics.
Cependant, en l’absence de décrets d’application, cet engagement reste lettre morte. Pire encore, l’Exécutif sortant a, semble-t-il, freiné délibérément la mise en œuvre de ces réformes sous la pression de certains dirigeants d’institutions publiques.

Comment faire des auditeurs et contrôleurs de gestion de véritables lanceurs d’alerte ?

Pour que l’audit et le contrôle de gestion deviennent des outils de prévention efficaces, il faut garantir leur indépendance et leur impartialité. Quelques réformes clés à mettre en place :
1- Recrutement dépolitisé
Le recrutement doit être basé sur l’expertise et non sur le réseau politique. La Fonction publique pourrait se doter d’un département spécialisé en Talent acquisition pour évaluer :
• Les compétences techniques (Coso, référentiels d’audit) ;
• Les qualités éthiques (intégrité, confidentialité, sens du devoir).
2- Rattachement institutionnel neutre
Actuellement, les auditeurs relèvent de l’exécutif (Directeur général), ce qui compromet leur indépendance. Ils doivent plutôt être rattachés à l’organe délibérant (ex. Conseil d’administration) pour un contrôle plus neutre.
3- Droit d’alerte officiel
Il est impératif de leur donner le pouvoir d’alerter directement les organes de contrôle nationaux (Igf, Cour des comptes, etc.), avec un rapport annuel obligatoire, évitant ainsi toute collusion entre exécutif et délibératif.
L’importance du contrôle de gestion dans la lutte contre la fraude
Depuis 2017, la gouvernance des entreprises et des administrations intègre un nouveau cadre, l’Enterprise risk management (Erm) du Coso, qui prend en compte :
• Les facteurs de risque externes (politiques, économiques, technologiques) ;
• Les facteurs internes (ressources humaines, infrastructures, processus).
Or, parmi ces facteurs internes, l’une des principales failles reste les activités frauduleuses.
Un exemple concret : les frais de mission à l’étranger
Les missions officielles sont un gouffre financier pour l’Etat. Malgré la réglementation annoncée par le Premier ministre, qui plafonne les indemnités, de nombreux agents contournent cette règle en prolongeant artificiellement leurs séjours. Sous prétexte de «se reposer» (sic !), ils s’accordent deux jours supplémentaires avant et après l’événement, accumulant ainsi indûment quatre jours de per diem.
💰 4 jours supplémentaires facturés à 250 000 FCfa/jour pour l’Europe :
– c’est 1 000 000 FCfa de trop perçu par agent ;
– c’est 3 000 000 FCfa pour une délégation de 3 personnes ;
– et enfin c’est 3 milliards F Cfa perdus pour 1000 missions similaires.
Comment justifier qu’un fonctionnaire d’un pays en développement puisse percevoir 1 million de francs Cfa en 4 jours pour «se reposer», alors que de nombreux Sénégalais vivent avec moins de 100 000 F Cfa par mois ?
Pire encore, nombre de ces missions n’ont aucun intérêt social pour les sociétés concernées. Comme c’est le Directeur général lui-même qui signe les ordres de mission -y compris les siens et même celui du président de l’organe délibérant (sic ! alors que cela devrait être l’inverse, dans le respect des hiérarchies)-, personne n’est en mesure de remettre en question leur pertinence, notamment en termes de retombées concrètes.
Un audit rigoureux pourrait facilement identifier ces abus et imposer des remboursements.
Le statu quo : billets de pèlerinage, «Sukaru Koor» et autres pratiques anciennes
Qui, parmi nous, les Patriotes, aurait pu imaginer que des directeurs généraux du Projet continueraient à entretenir une certaine clientèle en procédant à la distribution de billets de pèlerinage vers des lieux saints tels que La Mecque et Rome ? Avec quels fonds ? Et surtout, qui les autorise ?
Dans un pays où les urgences sont ailleurs et demeurent nombreuses, cette pratique interroge. Nos hôpitaux manquent de tout, des enfants s’entassent dans des abris précaires pour exercer leur droit fondamental à l’éducation, et le fléau du chômage touche presque chaque famille.
Face à cette réalité, une question s’impose : «Nous sommes-nous battus pour cela ? Rien que cela ?»
Redonner à l’audit et au contrôle de gestion leurs lettres de noblesse
Au-delà de cet exemple, malheureusement fréquent dans nos administrations, peu de malversations financières échap­pent à un auditeur et contrôleur de gestion compétent.
A condition, bien sûr, de redonner à cette profession, trop longtemps reléguée au second plan dans la gouvernance publique, la place et la reconnaissance qu’elle mérite.
L’indépendance et le renforcement du rôle des auditeurs et contrôleurs de gestion sont essentiels pour lutter contre la corruption et la mauvaise gestion. Si nous voulons un Etat plus transparent et efficace, il est temps d’agir.
Le maître-mot : Compétence, Autonomie et Indépendance des organes de contrôle.
Insa CAMARA
Citoyen sénégalais
camarainsa@gmail.com