L’agitation pré-électorale s’accélère en Côte d’Ivoire depuis l’annonce de la candidature du Président sortant, M. Alassane Dramane Ouattara. Sans doute, la judiciarisation excessive des conflits politiques peut favoriser la délégitimation de l’Etat de Droit. De ce point de vue, on doit regretter l’exclusion de plusieurs candidats à la prochaine élection présidentielle.
Espérons pour le navire-amiral de l’économie sous-régionale qu’est la Côte d’Ivoire que cette passe ne soit qu’une péripétie instructive dans le sens d’un dépassement constructif ; qu’elle soit pour le Président Ouattara une épreuve de sagesse, pour les ténors politiques, les plus sages d’entre eux, une expérience d’endurcissement au service d’ambitions aux long parcours.
Cependant, le traitement médiatique de cette actualité pré-électorale interroge par sa résonance sélective, par son amplification tendancieuse, dans une Afrique de l’Ouest en proie à beaucoup d’autres crises existentielles. Ce que nous constatons, en contrepoint du «buzz» ivoirien, c’est l’indifférence routinière face aux dérives criminelles des régimes militaires qui sévissent au Sahel et en Guinée Conakry. L’hallali médiatique anti-Ouattara, le «Ouattara bashing», contraste avec l’étrange mansuétude dont bénéficient les régimes putschistes, pourtant coupables de transgressions odieuses.
De Niamey à Conakry, en passant par Ouagadougou et Bamako, des dictatures militaires féroces s’installent. Dans ces pays, des activistes de droits de l’Homme sont kidnappés et torturés, des opposants peuvent disparaître du jour au lendemain ; d’autres sont arrêtés pour une simple critique, même constructive ; des contestataires voient les membres de leurs familles pris en otage pour les faire taire, beaucoup perdent leur nationalité à cause de leur engagement politique. Les partis politiques sont interdits sans justification. Nous avons affaire à des putschistes sans relief, ivres de pouvoir, qui s’octroient des mandats illimités par de simples décrets. Un ensemble de pratiques qui ébranlent et remettent en cause notre perception commune de la vie en société.
Des pratiques qui, normalement, devaient requérir une mobilisation conséquente de la part de tous ceux qui se soucient sincèrement du devenir africain. Au contraire, c’est la Côte d’Ivoire qui polarise l’attention.
Cette mansuétude dont bénéficient les régimes putschistes s’explique, en grande partie, par l’effet intimidant de la propagande. Ces régimes sont présentés comme des «héros» de la «lutte anti-impérialiste», en même temps, des hérauts (volubiles) de la nouvelle «cause» panafricaniste. Avec ces titres usurpés, on les entoure d’une lâche immunité morale, politique et intellectuelle.
En effet, beaucoup d’intellectuels, de leaders politiques et d’opinions, avides de popularité facile, se complaisent dans la posture indigne consistant à caresser les supporters des régimes putschistes (nombreux dans la sphère digitale) dans le sens de leurs pulsions stériles.
Nanti de silences complices, les juntes illégitimes se permettent ainsi (incroyable effronterie politique) de dérouler un agenda de «soft power» subversif. Dans ce sens et à la faveur de la situation pré-électorale tendue en Côte d’Ivoire, l’interafricaine populiste, inspirée et dirigée par les nouvelles dictatures sahéliennes, se lance à assaut du dernier rempart ivoirien, l’ultime bastion de la normalité publique. Tous les affidés sont mis à contribution pour entretenir un climat de défiance interne par le matraquage digital ininterrompu et sophistiqué. Des influenceurs stipendiés, des trolls infatigables bien préparés par des officines rodées, investissent des plateformes populaires avec des éléments de langage trompeurs.
Cette ingérence déstabilisatrice est menée au nom de la défense des «principes démocratiques» et de «l’inclusivité» électorale que ces régimes bafouent chez eux sans vergogne. Quant aux activistes pseudo-panafricanistes qui les accompagnent, ces idiots utiles de l’impérialisme de substitution, ils sont dans une posture de duplicité morale en supportant des régimes dictatoriaux au nom d’une certaine idée, chimérique, de la «révolution». Leur rêve commun, obsessionnel, est de voir la Côte d’Ivoire trébucher, tomber dans l’anarchie, finir dans l’escarcelle du populisme putschiste. C’est le «jackpot idéologique» qu’ils convoitent, le dernier trophée du vice politique triomphant.
A Dieu ne plaise !
Derrière l’agressivité des régimes putschistes envers la Côte d’Ivoire, se cache un sentiment pervers : l’expression égoïste des perdants qui œuvrent pour le bas nivellement du voisinage. Le pays de Houphouët se dresse en contre-modèle performant qui indispose, en success story économique qui dérange, malgré ses imperfections, tel un reproche permanent et vivant à l’endroit des régimes qui ont échoué dans leur aventure idéologique.
Les acquis de ce pays ne sont point, convenons-en, le reflet de l’accomplissement de notre idéal commun de progrès, mais ils sont bel et bien une des meilleures bases de notre perspective commune.
Imaginez l’équivalent de cinq Côte d’Ivoire version nouvelle dans cette Afrique de l’Ouest éprouvée, vous aurez une zone économique avancée, à même de procurer aux peuples une perspective plus rassurante et des progrès plus tangibles.
Ce qui est surprenant dans cette situation, c’est l’alignement idéologique de certains leaders politiques ivoiriens sur le projet incarné par les Etats de l’Aes (Alliance des Etats du Sahel) autour des référentiels clinquants du «souverainisme» et du «panafricanisme». Des leaders ivoiriens qui offrent à leurs militants un modèle perdant, des leaders prêts à brader l’héritage performant de leur pays contre une imposture voisine. Or, en considérant la situation réelle dans les pays dirigés par les putschistes, en scrutant le déroulement tragique des événements sur le terrain, on peut conclure sans réserve que l’imposture scintillante est d’ores et déjà un échec massif, dramatique et historique.
En vérité, les contours mystificateurs de l’offre institutionnelle de l’Aes qui séduit les esprits faibles à Abidjan, cachent difficilement la nature intrinsèque des régimes qui la composent, et celle-ci apparaîtra pour ce qu’elle est réellement après l’inévitable verdict de l’histoire, c’est-à-dire un énorme crime contre l’avenir des peuples.
Le plaidoyer que voici constitue, de ma part, une position idéologique assumée, en réponse à ce que nous percevons comme l’évanouissement des consciences face au terrorisme intellectuel exercé par un courant populiste, pseudo-panafricaniste, insidieux, verbeux et agressif.
Pour toutes ces raisons, nous demeurons convaincus que le populisme restera, dans sa double version civile et militaire, une offre politique dangereuse. Le populisme profite de la démocratie pour atteindre le pouvoir, pour en retour, utiliser le pouvoir pour éteindre la démocratie. Il porte le fascisme dans ses gènes en compensant ses limites dans l’exercice du pouvoir par l’oppression de la distinction. Il a l’art et des manières de faire faire aux peuples des détours tragiquement inutiles. En Afrique, nous avons affaire, précisément, à un populisme nain, violent, porté par une incompétence criminelle. Pour toutes ces raisons, la vigilance doit être de mise en Côte d’Ivoire.
Hussein BA