M. Khadiyatoulah Fall, professeur d’université titulaire à l’Uqac (Québec), parle dans cet entretien des évènements qui ont marqué l’année 2016 notamment l’élection de Donald Trump, de l’attitude de Poutine, de la situation politico-économique du pays.

Pr Fall, quels événements ont retenu votre attention en 2016 ?
Tout d’abord, un événement scientifique : la confirmation de l’efficacité à 100% du vaccin contre l’Ebola mis au point par des scientifiques canadiens. C’est de mon point de vue un grand événement scientifique qui mérite d’être souligné. N’oublions pas que le virus Ebola a fait plus de 11 000 morts en Afrique de l’Ouest depuis 2013. Ensuite, 2016 a aussi été l’année de ce que l’on a appelé l’ère de la «post-vérité» ou du «post-truth» qui a illustré, à travers plusieurs événements marquants de la vie politique (Brexit, élection de Donald Trump, victoire de Fillion aux primaires de la droite française), que la fabrique de l’opinion par la presse, par les intellectuels et les sondeurs d’opinion était souvent décalée de la réalité et ne coïncidait pas toujours avec la sensibilité du Peuple. On dit aussi que lors de la dernière campagne présidentielle américaine, les fausses nouvelles ont été davantage lues et partagées que les vraies nouvelles. Il se donne ainsi à comprendre que l’on nous informe moins sur ce qui est vrai que sur ce qui est faux. On a l’impression que l’on peut aujourd’hui construire toute chose comme vérité en autant que l’on puisse mobiliser les réseaux sociaux et charrier beaucoup d’émotions. J’aurais pu aussi citer, sur le plan politique, comme évènement marquant, l’élection de Trump. Mais je dois à la vérité de dire que Poutine a été le leader dont les décisions et les actions en 2016 m’ont le plus marqué. Par son intelligence politique à mettre dans l’ombre la question ukrainienne, par son influence déterminante dans la conduite du conflit syrien, Poutine a aujourd’hui une influence déroutante. De plus on peut voir, avec la fin de l’année 2016 et le début 2017, se dessiner un vent de russophilie chez quelques leaders politiques occidentaux dont Donald Trump et même François Fillon. Mentionnons sur un autre ordre la complicité actuelle entre Erdogan et Poutine. Voilà autant de raisons qui font que Poutine a retenu mon attention plus que Trump. Aussi, je ne peux manquer de souligner la résolution de l’Onu qui condamne Israël dans son entêtement à poursuivre la colonisation des terres de la Palestine. Cette résolution qui survient alors que le Sénégal est membre du Conseil de sécurité fait la fierté d’un pays debout pour soutenir la justesse d’un droit international. Je n’ai cessé de recevoir des messages de la part de plusieurs collègues universitaires de différentes régions du monde pour rendre hommage au courage de la diplomatie du Sénégal. C’est ici l’occasion aussi d’inviter les Sénégalais responsables et patriotes de condamner et de se démarquer de toutes les tentatives de riposte d’Israël qui serait tenté de ternir l’image de notre pays.  Il arrive des moments historiques où la Nation entière doit savoir faire bloc homogène. Pour finir, ce qui s’est passé en Gambie avec la défaite de Jammeh est aussi digne de mention. La volonté populaire finit toujours par triompher et les leaders africains doivent définitivement savoir que le pouvoir, le Peuple ne fait que le prêter. Il ne le donne pas et il trouvera toujours le moyen de reprendre son bien.
Vous avez travaillé depuis de nombreuses années sur la radicalisation. L’année 2016 est marquée par un grand nombre d’actes terroristes même si des organisations terroristes de premier plan comme Daech ont connu des revers mémorables. Quelle est votre lecture de la situation ?
J’avais pronostiqué, au premier trimestre de 2016, dans la presse canadienne, la débandade toute prochaine de Daech, malgré les attentats spectaculaires des pseudo «loups solitaires» sur ces espaces difficiles à surveiller qu’on désigne par les «cibles molles». Ces actions déroutent car elles sont décalées des logiques des attentats sur le modèle traditionnel du terrorisme pyramidal. L’année 2016 a vu se confirmer mon pronostic avec les cuisantes défaites de Daech. Cela ne veut nullement dire la mort du terrorisme djihadiste. La question qui se pose à la recherche scientifique porte aujourd’hui sur les  nouvelles formes de mutation, de résilience que le terrorisme islamiste va dorénavant porter. Se pose ainsi le défi sécuritaire, politique et social de la surveillance et de la prise en charge de ceux que David Thompson appelle «Les revenants ». Se pose aussi le défi de la prévention contre la création de nouveaux espaces d’incubation et d’action du terrorisme djihadiste. La France et la Turquie semblent être aujourd’hui les cibles emblématiques du terrorisme islamiste. Que va-t-il se passer suite aux défaites des djihadistes en Irak et en Syrie ? Comment l’Afrique subsaharienne s’inscrit-elle dans cette interrogation ? Quelles mutations vont connaître les groupes djihadistes actifs en Afrique ? Pour la recherche universitaire sur le djihadisme, nous entrons dans un nouveau paradigme d’analyse. Les recherches actuelles sont marquées par les figures d’un djihadisme triomphant, d’un Daech fort, arrogant, sophistiqué dans ses instruments de propagande et d’endoctrinement. La situation a basculé et nous faisons face à un Daech affaibli. Un Daech avec des moyens de propagande devenus techniquement rudimentaires qui cherche des voies de rebondissement. Cette situation vient se greffer à la problématique des djihadistes de retour avec les dangers que cela peut comporter pour les territoires nationaux mais aussi avec les renseignements que cela peut procurer dans la construction d’un contre discours qui s’appuie sur le témoignage de djihadistes repentis sur la réalité en terrain de guerre en Syrie avec les cruautés, les horreurs, l’exploitation des femmes, la folie meurtrière des dirigeants et combattants de Daech.
Vous vous êtes illustré ces dernières années dans la réflexion et l’action autour de l’islam économique avec un ouvrage, un Salon et un Forum sur le business halal. Le déferlement discursif sur le terrorisme ne cache-t-il pas les progrès économiques qui s’opèrent dans de nombreux pays musulmans ?
Bonne  question. Il y a effectivement aujourd’hui un étouffement du discours au sujet de monde musulman économique. L’islam et le monde musulman sont principalement ramenés  à leurs dimensions politiques, au paradigme religieux connecté au sécuritaire et au radicalisme violent. Les avancées économiques dans le monde musulman, les innovations et l’esprit entrepreneurial, surtout des jeunes, sont peu médiatisés. Il se construit un imaginaire, une représentation médiatique d’un monde musulman qui carbure au religieux et dont les ambitions économiques se sont arrêtées. Ce qui est loin de correspondre à la réalité.
Justement, à propos de «succès économiques», parlons du Sénégal. Où se situe le regard d’un observateur comme vous qui vit à l’année à l’étranger et qui sé­jour­­ne souvent dans son pays natal pour quelques jours ?
Je fais partie des Sénégalais de la diaspora «collés» à ce qui se passe dans leur pays. Cependant, mon regard sur ce pays n’est pas dirigé par ce qui se donne à lire et entendre dans les médias. Quand je viens au Sénégal, je me construis une idée en comparant, en regardant, en rencontrant et en échangeant avec le monde ordinaire autant dans les villes que dans les villages. J’échange aussi avec des politiciens mais mon point de vue tient compte fortement de la sensibilité du citoyen ordinaire. Ce que j’entends fréquemment lors de mes derniers séjours s’énonce comme suit : «Macky se bat», «Macky travaille» … Il y a moins de 48 heures, j’ai conversé avec un membre de l’opposition et sa réaction m’a beaucoup fait rire. Sur ce thème de la situation économique du Sénégal, il me confirmait : «Il y a des progrès mais si je le dis les gens de mon parti et les autres  vont  penser que je veux transhumer. Mais il y a des réalisations. Mon statut d’opposant m’empêche de le dire.» Il y a quelque chose du paradoxe galiléen dans cette posture. Galilée contraint d’affirmer tout haut pour échapper au bucher que la terre ne tourne pas mais qui murmure : «Et pourtant elle tourne.»
Pour dire mon propre mot sur votre question, je suis frappé  par la nette diminution des délestages. De mes échanges avec d’autres Sénégalais de la diaspora en vacances au pays mais aussi avec des étrangers qui séjournent dans notre pays, il semble se dégager le consensus que les  délestages intempestifs sont  désormais derrière nous. Il ressort l’impression que la question de l’énergie, qui est centrale pour notre développement et pour notre vie quotidienne, est en train de trouver une solution durable. Les centrales solaires que le président de la République vient d’inaugurer confortent cette tendance.  Le Sénégal est à l’heure du mix énergétique et la baisse du prix de l’électricité est bien perçue par le Sénégalais ordinaire.
Que pensez-vous du message à la Nation du Président Macky Sall à l’occasion du Nouvel An ?
Je vais être un peu provocateur en proposant que l’on supprime ce rituel discursif. Parfois, il faut avoir l’audace de bousculer le rituel et les routines. Pourquoi cette proposition ? Le message à la Nation du 31 décembre s’inscrit dans un environnement discursif qui sollicite l’apaisement des tensions, un discours de retrouvailles et un discours de souhaits pour le meilleur pour tous. C’est un moment de lissage des aspérités pour partager du commun. Hélas, il se passe que la construction de la réception de ce message, surtout par les politiques et les médias, en fait continuellement une arène de combat politique, un espace de confrontation, de contradiction et de polémique. La dimension polémique a tellement investi la mise en scène de la réception du message que l’on a l’impression que les acteurs sur les plateaux de télé qui viennent de se souhaiter une bonne année aussitôt après se souhaitent le pire. Il est sans doute préférable que le président de la République trouve un moment chaque année pour présenter le bilan de ses actions et de ses projets futurs. Mais ce moment ne doit pas être à mon sens le 31 décembre, ni le jour de la Korité, ni le jour de l’Aïd el Kèbir, ni le jour de Noël, ni même le jour de l’indépendance. Pourquoi pas la journée d’anniversaire de l’assermentation du Président car cette journée correspond au premier moment de sa mission pour concrétiser le programme qu’il a soumis au Peuple pour accéder au pouvoir…