Native de la commune d’Aéré Lao, une localité située dans le département de Podor, Absa Barro, 26 ans, a perdu l’usage de ses jambes et de ses mains depuis l’âge de 14 ans. Mais aujourd’hui plus que jamais, elle reste accrochée à son rêve de remarcher un jour et à ses dessins qui sont pour elle une forme de thérapie. Clouée sur un lit d’hôpital avec pour seuls compagnons sa mère, ses dessins et son téléviseur, elle vit la 13e Biennale de l’art africain contemporain à sa manière.

Situé en plein centre-ville, au cœur d’un important bouillonnement artistique et culturel entre la Galerie nationale d’art où se tient l’expo du peintre et scénographe Fodé Camara, le siège de la Biennale d’art lui-même, le Grand Théâtre et l’esplanade du Musée des civilisations noires où ont exposé les peintres sénégalais et ceux des pays invités, Rwanda, Tunisie, le Musée Théodore Monod qui accueille l’expo des commissaires invités à cette Biennale, l’ancien Palais de justice qui abrite l’expo internationale et d’autres centres de production ou de diffusion artistique, Absa Barro ne peut pourtant pas se déplacer d’un mètre. Clouée sur son lit à l’hôpital Principal, elle suit les activités de cette 13e Biennale de l’art africain contemporain, partagée entre un petit pincement au cœur et un certain entrain. Sa seule façon de vivre l’effervescence artistique qui tenaille la capitale sénégalaise est en effet ses dessins et le poste téléviseur qui la relie au monde extérieur. Dans son esprit donc, elle voyage dans ce monde euphorique de la fête des arts et entre en communion avec cette Biennale. Ce grâce ou malgré son handicap.

Le handicap
Agée de 26 ans, Absa Barro souffre d’un rhumatisme articulaire aigu. Une maladie inflammatoire qui affecte les articulations et se manifeste par des enflures et des douleurs au niveau des genoux, chevilles, hanches, coudes, poignets, épaules… Condamnée à rester infirme depuis ses 14 ans, la jeune fille a dû renoncer aux études pour rester à la maison. Pourtant, elle était plus que douée à l’école, mais accepta son sort et finit par se faire à l’idée que rien ne serait plus pareil. Les premières années, c’était tout de même dur pour elle de voir ses amis aller à l’école sans elle, confie-t-elle. Les moments de grandes fêtes l’étaient aussi. Voir ses petites sœurs ou encore ses amis dans leurs beaux habits, faisant le tour des maisons pour quelques étrennes pendant la Tabaski et la Korité, l’indisposait. Mais au fil des ans, elle trouva du réconfort dans le dessin qui était pour elle non seulement un moyen de se tenir compagnie, mais aussi de noyer son handicap.

L’art thérapie
Dans les dessins de Absa Barro, l’expression du désir, d’un rêve, un rêve inconscient est flagrante. A la question pourquoi tu dessines ? Elle-même ne sait quoi répondre. «C’est ainsi depuis plusieurs années», indique-t-elle tout bonnement. Mue comme par un désir inavoué de marcher, elle sculpte sur sa feuille des silhouettes de fille dans une posture bien droite (debout) et resplendissante. Ces personnages apparaissent parfois sous une allure de princesses, gâtées par la nature et qui, on dirait même, croquent la vie à pleines dents. L’art, loin d’être une distraction, est pour elle et avant tout une thérapie. Ses personnages entrent dans son environnement et lui tiennent donc compagnie. Au point même qu’ils en arrivent à se substituer aux personnes physiques. Mais tout comme ces personnages deviennent des êtres humains dans l’univers de Absa Barro, les humains deviennent aussi des personnages. Comme dotée d’un pouvoir d’ubiquité, elle voyage d’un monde (réel) à l’autre (irréel) qui, sous le crayon de Absa, s’imbriquent et se confondent. Ainsi, sa mère qui l’accompagne tout le temps et l’aide dans ses besoins apparaît assise sur sa natte, priant. Elle prie certainement le bon Dieu de redonner à sa fille bien aimée l’usage de ses jambes et de ses mains. Digne dans cette souffrance, elle garde le sourire. Un sourire de résignée. Loin de s’apitoyer sur son sort, Absa affiche le même sourire. Elle mène la discussion d’un ton taquin. On croirait que sa récente opération aux mains ne lui fait pas mal. Tellement elle est sereine. Pourtant, «il y a quand même eu quelques nuits d’insomnie», révèle-t-elle. Là encore, l’art a joué pleinement son rôle en servant à dissimuler la douleur de l’artiste qui, entourée de ses feuilles, poursuit sa quête du bonheur.

Un regard radieux et confiant
Dans une démarche pertinente qui consiste à suivre son instinct, Absa exprime un désir refoulé et tisse un discours intelligible qui se soucie quand même du regard des critiques sur son œuvre. Elle se voit déjà dans les galeries, dans cette Biennale, exposant au même titre que les peintres les plus respectés. Mais en attendant que ce vœu s’accomplisse et en étant sur son lit d’hôpital, elle rend grâce et exprime toute sa reconnaissance aux autorités de sa localité. Le maire Mountaga Sy notamment qui l’aide à se soigner à l’hôpital Principal de Dakar. Arborant le regard d’une femme confiante plus que jamais, elle scrute l’avenir d’un œil radieux. Peut-être marchera-t-elle un jour ? C’est tout le mal qu’on lui souhaite
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