PROFIL – Romancier congolais : Inkoli Jean Bofane prépare son 3ème coup

Auteur de Mathématiques congolaises (2008) et Congo Inc (2014), deux romans à succès, Jean Bofane, écrivain congolais basé à Bruxelles, publie le 22 août prochain un troisième opus, toujours chez Actes Sud. L’intrigue de La Belle de Casa se situe cette fois au Maroc, loin des faubourgs de Kinshasa. Et traite de manière incarnée d’une question devenue brûlante, celle de la migration africaine vers l’Europe.
«C’est l’histoire d’un migrant congolais bloqué au Maroc qui rencontre une femme, Ichrak. Souvent, il s’adresse à Mobutu en tant que maître à penser», résume l’auteur. «Je voulais revenir sur le maréchal… Mais surtout observer le Maroc, cet espace et ses gens, en me souvenant que le Sahara avant les colonisations n’était pas une frontière, mais une sorte de grande autoroute».
Pour Jean Bofane, qui s’est rendu pour la première fois à Casablanca lors de l’écriture de son troisième roman, le royaume chérifien n’est pas seulement un décor, donc qui renvoie à cette terre de passage pour les migrants. C’est aussi le pays où est mort et enterré le maréchal Mobutu Sese Seko, Président de l’ex-Zaïre. Et la contrée natale ou d’origine de nombre des amis bruxellois de l’auteur. Il a en effet vécu avec des Marocains dans ses différents quartiers, à commencer par Berchem-Sainte-Agathe où il est arrivé enfant. «Il y avait là en 1965 une famille marocaine et une famille congolaise, la mienne. Nous étions les seuls Africains de la commune, et bien sûr les meilleurs copains du monde.»
Fils de commerçants, Jean Bofane a étudié dans une école de publicité à Paris et fait bien des allers-retours entre la Belgique et le Zaïre, devenu République démocratique du Congo (Rdc) en 1997. Il rechigne à en raconter l’histoire. «C’est traumatique, lâche-t-il, je ne suis jamais arrivé ici en rigolant.» Souvent interrogé par la presse sur la situation en Rdc, il signe parfois des tribunes sur le drame en cours. Extrait de l’une des dernières, publiée par Le Point Afrique : «Dans le cas du Congo qui se veut démocratique, avons-nous affaire à une centrale nucléaire ou à une bombe A ? Il ne faut pas s’y tromper, il faut surveiller de près la libération des neutrons. Dans une centrale, quand ça déconne, c’est simple, on obtient Tchernobyl ou Fukushima…»
Littérature sans filtre
Mais qui est vraiment Jean Bofane ? Un «papa» de bientôt 64 ans qui s’intéresse à la nouvelle génération d’auteurs congolais, dont Fiston Mwanza Mujila, auteur de Tram 83 (Editions Metaillé, Paris, 2014) et Sinzo Aanza, auteur de Généalogie d’une banalité. Il organise aussi des festivals, comme Kongo Am Rhein à Bâle en Suisse, en juin 2017. Il a exposé des plasticiens renommés comme Freddy Tsimba, Sammy Baloji ou Vitshois Mwilambwe Bondo.
Il aime la boxe qu’il a pratiquée jeune, parce que la moindre erreur se paie cher et tout de suite. «Les jambes doivent être solides, le souffle, la rapidité, l’esquive, tout. No way out… Quand le gong sonne, il faut se relever. Impossible de fuir le ring.» Et les femmes ? Il parle de sa mère, Véronique, qui avait posé pour une affiche du Festival du cinéma africain XXL, laquelle avait fleuri en 2007 sur les murs de Bruxelles, trois mois après sa mort. Il évoque aussi sa sœur Jacqueline qui a laissé tomber une brillante carrière dans la haute couture pour devenir peintre. Pour les autres, il faudra repasser.
L’écriture, pour lui, consiste à «commenter» ce qu’il voit, «avec lucidité et sans filtre». Il explique : «Je savais enfant que j’écrivais bien. J’ai laissé mûrir ce truc. A 40 ans, j’ai commencé.» Il avait déjà à l’époque plusieurs vies tumultueuses derrière lui, dont la plus tranquille fut publicitaire à Kinshasa.
Entre Le Parrain et James Brown
Le génocide des Tutsis au Rwanda a été l’élément déclencheur de son écriture. «Peut-on imaginer quelqu’un subir un génocide et commencer à en commettre un autre ailleurs ? Tout s’emboîte. Un million de morts chez eux, six millions de morts chez nous.» Il reprend le chiffre le plus élevé du bilan des deux guerres du Congo, mais pas question de le contester. Il est capable de s’emporter sur l’Est du Congo ou le Rwanda au point d’imposer le silence à son auditoire… «Ces Peuples sont en danger. Sur les territoires de ces deux pays existe le plus grand charnier de la terre. Comment rester tranquille ? Dès qu’on bouge une virgule de cette tragédie, je m’énerve.»
Cet auteur de romans à forte teneur politique, dans lesquels les multinationales présentes en Rdc se font traiter de «touristes à but lucratif», n’en perd pas pour autant son humour. Sur sa page Facebook, il se cite souvent, avec des extraits de ses romans qui collent avec l’actualité. Il écrit à ses amis : «Stay on the scene, like a sex machine.» James Brown et les rappeurs font office chez lui de littérature, avec certaines répliques de film. «Je connais Platon, dit-il, mais ma carrière repose plutôt sur un dialogue du Parrain I. Don Corleone dit à l’un de ses hommes : “Fais-lui une proposition qu’il ne pourra pas refuser.“ C’est drastique. Voilà comment je pense à mon manuscrit quand je l’apporte à un éditeur.».
La sonnerie actuelle de son téléphone : le générique de fin du film Black panther. Cette musique est signée Kendrick Lamar, l’idole de sa fille Carla, 21 ans. Il ne peut s’empêcher de taquiner le clavier, dès qu’il aperçoit un piano, mais s’il n’avait pas écrit, il n’aurait pas bifurqué vers la musique. «La littérature, c’est lourd. On n’écrit pas un livre comme une chanson, même si c’en est une de Bob Dylan…» Allusion à un prix Nobel de littérature qui lui avait hérissé le poil.
Ses livres sont plus lus en Europe qu’au Congo où ce produit de luxe passe de main en main, accumulant les lecteurs sans forcément trouver de bibliothèque. «Un de mes livres a tourné très fort à la prison de Makala», raconte-t-il. Mathématiques congolaises s’est même évadé avec un prisonnier qui n’a pas voulu le laisser derrière lui.» Autant dire qu’on attend son troisième roman au tournant, de Bruxelles à Kinshasa, en passant par Casablanca.