Versé dans le secteur de l’informel, le travail domestique reste difficile à contrôler. Ces femmes et hommes évoluant dans le secteur, travaillent dans des conditions très précaires, avec des heures de travail, qui dépassent de loin la normale, et un salaire misérable.Par Alpha SYLLA (Stagiaire) –

Bébé sur le dos, Mbayang, pain à la main, revient du marché où elle était avec sa patronne pour les besoins du repas du soir. Au seuil de la porte d’entrée, elle est accueillie, avec sa bosse, par les enfants. Elle gravit les escaliers pour rejoindre la terrasse où se trouvent «sa» chambre et la cuisine. Elle dépose l’enfant, fait une immersion dans la cuisine, pour enfin entrer dans sa chambre. Quelques minutes plus tard, elle nous retrouve à la porte de l’autre côté de la terrasse. Soupirs… Elle se confie : «Ça fait bientôt quinze ans que je suis à Dakar. Quand je quittais chez moi, je n’étais qu’une petite jeune fille. Maintenant, j’ai moi-même des filles : deux.» Mbayang a décidé de venir à Dakar après qu’elle a vu ses amies et sœurs emprunter la route de la capitale sénégalaise à la recherche d’une vie meilleure. «Je me rappelle quand je voyais mes sœurs et d’autres filles de mon village revenir de Dakar avec de beaux habits, de l’argent, j’étais à la fois contente et jalouse», se souvient-elle, tout sourire. Comme elle, de nombreux jeunes filles et garçons sont jetés dans la jungle dakaroise. Une fois arrivées, ces «Mbindane», sans qualification professionnelle pour la plupart, n’ont d’autre choix que de sillonner les quartiers de la capitale sénégalaise à la recherche d’un travail. «Je suis venue à Dakar avec une des amies de ma maman. Au début, tout se passait bien. Mais quand j’ai commencé à «refuser» certains ordres, elle m’a menacée de me ramener au village. J’ai alors pris mes propres dispositions. Je connaissais des amies qui ont loué une chambre aux Parcelles. Je suis allée donc les voir. Mais ce que j’ai vu dans cette chambre est vraiment terrible. Plus de 10 personnes partagent la même chambre, qui est d’ailleurs très étroite. C’est aussi peut-être, parce que tout le monde ne revenait pas en même temps. Je ne pensais pas pouvoir vivre là-bas, mais avec le temps, je me suis adaptée à la situation», narre Aminata, une travailleuse domestique à Ouest-Foire.

Conditions de travail déplorables et absence de sécurité sociale
Le travailleur domestique au sens de la réglementation est toute personne (travailleur), de genre féminin ou masculin, embauchée au service d’un foyer et préposée d’une façon continue aux travaux de la maison. Que leur travail consiste à balayer, faire la cuisine, laver le linge ou pratiquer d’autres activités ménagères, «nous les considérons comme des travailleurs au même titre que les autres dont les droits doivent être respectés», déclare Mody Guiro, président de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (Cnts).

Essuyer les fenêtres, jeter les ordures (Mbalit) et enlever les toiles d’araignée des murs à l’intérieur, voilà en quoi devrait consister le tâche de Mamadou au moment de commencer son travail dans un cette maison R+2 sise à Sipres. Mais à sa grande surprise, chaque matin, la «dame», sa patronne, ajoute quelque chose. «Le premier jour, elle me demande d’aller lui chercher de l’eau dans une maison voisine, j’ai accepté. Le deuxième jour, elle me demande le même le service, j’ai refusé. Parce que cela ne faisait pas partie du contrat», explique ce jeune homme âgé d’une vingtaine d’années. Le lendemain, lorsque Mamadou arrive dans son lieu de travail, c’est la bonne, aussi travailleuse domestique, qu’il lui a notifié son renvoi par la bosse. Pour Mme Niang, propriétaire de maison à Ouest-Foire, il doit toujours exister, entre un employeur et son employé(e), cette compréhension réciproque et une information claire sur les termes et conditions d’embauche. «Je sais ce que doit faire chacun de mes employés. Avant de t’embaucher, je vais d’abord bien te définir les termes du contrat. J’ai des obligations envers les hommes et femmes qui travaillent chez moi, mais eux aussi, ont des obligations à remplir», clarifie-t-elle. Et d’ajouter : «Tout le monde mange à sa faim ici sans rien dépenser. Quand une des employées est malade, parce que les hommes ne logent pas ici, c’est moi qui paie les frais médicaux et parfois certains gardiens viennent en retard ou sont absents, mais ils sont tous payés à la fin du mois, avec un salaire complet. Donc on ne peut pas dire que j’exploite mes employés.»

Assis sur une brique posée à côté du portail d’une maison sise à Sipres, Saliou, tient clair, la vingtaine révolue, dit en avoir marre avec «ce manque de considération» dont il est l’objet depuis qu’il a quitté son Fouladou natal. «Quand je nettoie les toilettes ou les chambres, la dame me surveille comme du lait sur le feu. A chaque fois, elle me dit de reprendre ici, de refaire là-bas. J’en ai vraiment marre de tout. Je vais rentrer bientôt chez moi et reprendre mes activités d’antan», fustige-t-il. Beaucoup de jeunes hommes et filles sont victimes du mythe de l’Eldorado dakarois. En effet, après les récoltes hivernales, ils sont nombreux à servir comme domestiques, gardiens ou «lingères» à Dakar dans l’espoir et le but de pouvoir épauler leurs parents restés au village. Sans contrat et très mal payés pour la majorité, ces travailleurs vivent souvent des conditions très déplorables avec des émoluments souvent inférieurs au Salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig), fixé à 58 000 F Cfa par l’Etat. Ils ou elles sont les premiers à se lever du lit (s’il y en a) et les derniers à s’y jeter, mais peuvent être viré(e)s à tout moment. «Les travailleurs domestiques sont maltraités dans les ménages. Il n’y a pas de respect des heures de travail, pas de sécurité sociale comme le stipule la législation sénégalaise sur les travailleurs. Et ils sont souvent victimes de harcèlement, de violences verbales», estime le syndicaliste.

Régulariser le secteur pour plus d’équité et de justice sociale
L’équité et la justice sociale voudraient-elles que le Sénégal ratifie la convention n°C189 de l’Organisation internationale du travail sur les travailleuses et les travailleurs domestiques à avoir un travail décent ? «Cela pourrait être une bonne opportunité d’améliorer les conditions de travail des gens de maison en permettant d’avoir un législation appropriée qui détermine par l’exemple, les conditions d’intervention des inspecteurs du travail dans les domiciles pour garantir de meilleures conditions de travail à cette catégorie de travailleurs», répond Ibrahima Diallo.

Mais pour l’inspecteur du travail au ministère du Travail, du dialogue social et des relations avec les institutions, il faut un préalable avant la ratification. En effet, il faut réadapter la réglementation existante en réactualisant l’arrêté sur le travail domestique pour le conformer à la convention avant sa ratification. Il ne sert à «rien de ratifier la convention si on n’est pas en mesure de mettre en place une réglementation conforme à la convention». Mody Guiro enchaîne : «Nous avons mis en place, au sein de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (Cnts), un centre d’écoute qui consiste à accompagner les travailleurs domestiques. …Nous avions également initié des formations dans les arts ménagers pour ces travailleurs, parce que nous nous sommes rendu compte que beaucoup d’entre eux ne savent pas comment entretenir une maison. Ils ne maîtrisent que les activités de lingerie, de lavage de vaisselles…. Mais faute de financement, le projet est à l’arrêt.» M. Guiro de poursuivre : «La législation sénégalaise est en avance par rapport à certaines conventions des organisations internationales. Nous avons un Code du travail qui prend en considération les travailleurs domestiques et le ministère du Travail est très sensible à ce sujet.» Cependant, le constat est accablant : la plupart des travailleurs domestiques travaillent encore sans que l’on respecte leurs droits fondamentaux (droit au salaire minimum, droit à une couverture sociale, à un contrat de travail. Ibrahima Diallo ajoute : «Le ministère du Travail, à travers ses services déconcentrés, entend lutter contre ce problème, mais la difficulté à laquelle il est confronté, c’est la spécificité du lieu où se déroule le travail domestique. En effet, le travail domestique, comme son nom l’indique, se déroule dans les maisons et si on connaît le caractère inviolable du domicile, on comprend que les inspecteurs et contrôleurs du travail ne puissent effectuer des visites inopinées dans les domiciles pour s’enquérir des conditions de travail.» En attendant, les travailleuses et travailleurs domestiques continuent de vivre leur calvaire sous le regard complice des employeurs et autorités publiques.