Dougar est une bourgade constituée de neuf paisibles villages au fin fond de Diamniadio. Il occupe tristement les devants de l’actualité depuis quelques semaines du fait de la tournure qu’a prise le litige foncier opposant les habitants et la société Peacock Investments. Une petite immersion dans la zone nous a permis de découvrir l’épicentre des affrontements entre habitants et gendarmes ayant conduit à des blessés par balles puis au placement sous mandat de dépôt de 19 habitants sur les 34 initialement arrêtés. Coup d’œil sur Lossa, le cœur de la contestation contre ceux que les habitants considèrent comme des envahisseurs.   Une voie en latérite à hauteur du Cstf (Centre sectoriel de formation

professionnelle) mène à Dougar. Un sentier pas des meilleurs et présageant d’un difficile accès dans la bourgade de neuf villages pour l’hivernage qui va s’installer bientôt. Rien d’inhabituel sur le chemin : on croise de jeunes gens, des ouvriers apparemment, quittant le quartier pour rallier les chantiers. Le décor est calme et sans signe d’une quelconque confrontation à la traversée des premiers villages où bâtiments en construction rivalisent avec de petites maisons. Dougar connaît en effet une forte poussée de constructions ces dernières années, principalement du fait de la qualité du sol et de sa proximité avec l’autoroute à péage qui en font un cadre d’épanouissement par excellence. Et soudain Lossa ! Des barrages de fortune érigés, des résidus de pneus çà et là, des pierres à perte de vue sur le terrain de football du quartier, comme si une pluie de pierres s’y était abattue … Aucun visiteur ne se posera de questions après avoir parcouru le quartier. C’est bel et bien l’épicentre de la contestation car c’est sur ses terres que la société Peacock investments a jeté son dévolu pour un projet immobilier sur 72 hectares que les Dougarois refusent bec et ongles de céder. «Tout Dougar nous soutient et tous les villages safènes nous soutiennent dans ce combat», a fait prévaloir le délégué du quartier, Mbaye, assurant que le combat n’est pas seulement celui des habitants de Lossa.  De chaudes empoignades entre Forces de l’ordre et habitants y ont en effet éclaté le week-end dernier avec son lot de désagréments perceptibles aussi bien dans les allées du quartier qu’à l’intérieur des maisons. Quelques jours plus tôt, deux habitants du quartier avaient malheureusement été blessés par balles lors d’affrontements avec les gendarmes.  Les discussions, après les salamalecs d’usage à la place publique du quartier où des vieux devisaient calmement, renseignent de l’ancrage des populations à leurs traditions. Des mots fusaient sans que nous ne comprenions rien autour de nous. Ils conversaient en sérère et les rares propos en wolof glissés étaient destinés à nous mettre à l’aise sur place. «Vous voulez voir ce que les gendarmes ont fait dans les maisons», nous a apostrophé une dame qui s’est prêtée volontiers à être notre guide.
Une petite visite dans quelques concessions nous a fait découvrir des stigmates de l’intrusion fracassante des gendarmes dans les demeures lors de l’opération au petit matin de dimanche avec des portes de chambres dans un piteux état. Secoués par la brutalité inouïe dont ils ont été victimes, les habitants semblent pour l’heure s’inquiéter plus pour le sort des personnes arrêtées ce jour-là.  Sur un total de 34 personnes arrêtées, 12 avaient été libérées dans un premier temps. Après 3 jours de détention, une partie de ces personnes a été déférée. «Sur les 22 individus, 21 ont été déférés et un autre libéré. Après leur défèrement, deux mineurs ont été libérés, ce qui fait qu’ils sont présentement 19 à être en prison. Ils doivent comparaître mardi», a indiqué jeudi Diop Ndour Ndiaye, mandataire des habitants de Dougar dans ce litige foncier.

Genèse d’un conflit
Aujourd’hui, toutes les attentions des habitants sont braquées sur le sort de leurs camarades d’infortune, reléguant au second plan la confrontation avec les éléments de la gendarmerie parqués aux abords du site litigieux. Lequel endroit est d’ailleurs investi par des ouvriers de l’entreprise Peacock trouvés en pleine action sous le soleil ardent. «Nous travaillons pour Peacock», a furtivement lancé l’un deux entre deux coups de pelle. Une trentaine d’ouvriers étaient en train de s’activer sur le site, mis en confiance sans doute par le déploiement important de la gendarmerie riche de cinq véhicules. Quelques constructions en cours à quelques encablures sont marquées de l’inscription «Arrêt des travaux – Dscos» avec un numéro de téléphone en dessous. C’est dans cette direction que se trouve aussi le petit cimetière (une trentaine de tombes environ) et qui fait partie de la surface convoitée par Peacock. Outre le cimetière, plusieurs autres constructions dont certaines sont déjà terrassées par la Dscos empiètent sur la propriété supposée de l’entreprise marocaine.  L’arrivée de Peacock sur le site a été comme un coup de pied dans la fourmilière de tranquillité et de bon-vivre qu’a connue Dougar. Dans les demeures spacieuses du quartier où, pour la plupart, poussent des arbres fruitiers, toutes les énergies sont désormais mises à profit pour un seul objectif : refuser l’opération de spoliation sur des terres qui demeurent une propriété séculaire à ne lâcher sous aucun prétexte. Le délégué de quartier se veut sans équivoque sur le sujet. Rencontré à la devanture de sa maison située en face de la place publique, le septuagénaire qui recevait une délégation de «frères safènes», venue de localités environnantes (Diass, Sébikotane…) pour soutenir les Dougarois avec une remise d’un important lot de denrées alimentaires, nous a plongés dans l’histoire de la contrée.  «Dougar est un village ancien. Les populations y sont installées depuis plus d’un siècle et nous y avons de tout le temps vécu avec comme principale activité l’agriculture. Du fondateur même de la localité les gens parlent d’un certain Birame Diouf», a indiqué le délégué de quartier Mbaye Diouf. Un vécu paisible qui a malheureusement basculé dans l’agitation et la précarité depuis bientôt 13 ans. «Cette lutte a commencé en 2009 lorsque des gens ont commencé à effectuer des travaux sur les terres qui nous servaient de champs. C’est après plusieurs démarches que nous avons su qu’il s’agit d’une société qui a un projet de construction de villas. Depuis lors, Dougar s’est levé parce que n’acceptant pas de perdre son principal moyen de subsistance», a-t-il fait savoir, accusant la société immobilière d’agir dans une parfaite illégalité en usant de faux.  «Nos démarches nous ont montré que le site qui a été accordé à Peacock se situe dans une autre zone. C’était un projet des Malaisiens. Après la construction des maisons témoins, le Président Wade n’a pas validé parce que les villas n’étaient pas bien faites. C’est ce projet qu’on a donné à Peacock, il a laissé cette zone pour venir ici sur nos terres parce qu’il y a la proximité avec l’autoroute à péage», a affirmé Diouf, défiant Peacock d’exhiber un décret matérialisant sa propriété sur les 72 hectares. «Depuis 2009, avec ces agissements, on ne cultive plus, bien que ça a été de tout le temps notre principale activité de subsistance. On interdit aux jeunes de prendre la mer et on les prive des terres qui leur permettent de s’épanouir ; c’est injuste», a tonné le délégué de quartier. Le propriétaire de l’atelier de menuiserie métallique, implanté à la devanture de la demeure du délégué de quartier, ne dit pas le contraire. «Ici presque personne ne cultive. L’activité principale des jeunes c’est l’ouvrage, la maçonnerie plus particulièrement», a-t-il expliqué.  Le délégué de quartier a déploré le mutisme des autorités sur le conflit en cours depuis une décennie. «Il n’y a aucune autorité de ce pays à qui le dossier n’a pas été transmis et malheureusement aucun n’a daigné réagir», s’est plaint M. Diouf, affirmant que le chef de l’Etat connaît ce dossier avant même d’avoir été à la tête du pays. «Le candidat Macky Sall est passé à Dougar quand il aspirait à être président de la République. Les populations lui avaient expliqué leurs doléances, principalement ce problème foncier. Depuis qu’il a été élu, on ne l’a pas entendu sur le sujet», a-t-il noté. Ce à quoi s’attendent les habitants, c’est un règlement autour de la table de discussions entre eux et la société Peacock. Une autorité du département a annoncé en ce sens une rencontre entre les deux parties mardi. «Les discussions devaient se tenir depuis la semaine passée mais le directeur de Peacock était au Maroc et n’avait pas pu rejoindre le Sénégal à cause des restrictions», nous a confié notre source sous le couvert de l’anonymat.

19 Dougarois placés sous mandat de dépôt
La mandataire des populations de Dougar a confirmé la rencontre sans toutefois se faire trop d’illusions après deux rendez-vous manqués par le directeur de Peacock. Un mardi doublement décisif ainsi pour les Dougarois avec la tenue du procès pour les 19 personnes placées sous mandat de dépôt.  En attendant, l’activité va au ralenti dans le quartier où les récriminations ne concernent pas que le foncier. «Nous faisons 3 km pour rejoindre le lycée où nous étudions et 3 km encore pour retrouver nos maisons. Dougar doit disposer d’un lycée car nous sommes fatigués», a confessé un porte-parole improvisé d’un groupe de jeunes lycéens rencontrés de retour des cours. C’est une évidence qu’au-delà du litige foncier, Dougar devra travailler pour son développement. Une ambition que porte parfaitement le Cadre d’échanges, de réflexions et d’actions pour le développement (Cerad) de Dougar, placé sous la coordination de Daouda Faye.