L’agriculture est en passe de se mécaniser à Djinaky, où le kadiandou cède progressivement les terres aux tracteurs, alors que les petits remembrements ont cédé la place à des remembrements de 50/50, appelés casiers rizicoles. Avec cette mécanisation de l’agriculture, un grand engouement est noté chez les cultivateurs dont certains avaient abandonné les rizières depuis des années. Cependant, le village a besoin de plus de matériel agricole, notamment des machines, pour pouvoir exploiter le potentiel rizicole et atteindre l’autosuffisance alimentaire à Djinaky. Par Khady SONKO –

 La vallée de Djinaky change de visage. Les rizières, morcelées en petites parcelles désharmonisées et inconséquentes, sont réaménagées en casiers rizicoles. Grâce à cet aménagement, ce sont les machines qui cultivent les casiers à la place du kadiandou, cet ancien instrument typique du Diola pour cultiver la terre. En ce samedi 23 août 2025, un tracteur est à l’œuvre dans un casier alors que dans d’autres, la machine est déjà passée. Les premiers à être cultivés ont fini d’être semés, et les petites plantes de riz qui emplissent les casiers agricoles promettent une bonne récolte. A certains endroits, ce sont des casiers repiqués de riz, et dans d’autres, des parcelles fraîchement cultivées non encore repiquées ou semées.

Cette nouvelle façon de faire entre dans le cadre du Projet d’aménagement de la vallée de Djinaky-Bassène de la Sodagri, mis en œuvre par Diamatech et dont les travaux ont commencé le 10 juin 2024. Il s’agit de trois digues dont une anti-sel et deux de rétention d’eau, dénommées Dr1 et Dr2. La phase-test a été réalisée entre la Nationale 5 et la Dr2. «Les gens qui ont accepté de cultiver l’année dernière ont eu de bons résultats. Cette année, le projet a élargi son champ en allant de la Dr1 jusqu’à la Nationale. Cela fait 210 hectares. Entre les deux digues de rétention d’eau, il y a des casiers, mais il n’y en a pas entre la Dr2 et la Nationale. Tout l’espace réaménagé a été pris, il n’en reste pas alors que les gens en demandent», a expliqué Eliasse Diédhiou. Le chargé du développement au niveau de l’Association pour le développement de Djinaky (Add), une organisation communautaire de base qui œuvre pour le développement économique et social de Djinaky, souligne les besoins du village pour mieux exploiter la terre. «Ce qui nous retarde, c’est le manque de matériel, notamment des tracteurs pour la culture, le repiquage. Pour une vallée de 700 hectares, on n’a que deux tracteurs dont un qui cultive dans l’eau, alors que l’eau a déjà pris une grande partie de la vallée. Cela nous pose vraiment problème», a indiqué M. Diédhiou, qui pilote le projet. Il sollicite un accompagnement de l’Etat pour réaliser l’ambition d’autosuffisance alimentaire.

Besoin de matériel agricole
Normalement, le prix, c’est 40 mille francs Cfa à l’hectare pour cultiver avec la machine. Mais l’Add travaille avec des tracteurs loués et mis gratuitement à la disposition des paysans par l’entreprise Diamatech. «Nous avons besoin de matériel agricole complet. Le contrat avec l’entreprise va se terminer bientôt. Elle va se retirer et nous aurons de sérieux problèmes après. C’est pourquoi nous demandons solennellement à l’Etat de venir en aide aux producteurs de Djinaky», a plaidé Eliasse Diédhiou.

Les techniques culturales varient du semi-indirect, c’est-à-dire le repiquage, au semi-direct, le fait de lancer directement des graines de riz sur l’espace cultivé. «Là où se trouve l’eau, c’est le repiquage. C’est pourquoi nous avons besoin de la charrue, de matériel qui va nous permettre de cultiver dans l’eau. C’est ce qui nous manque pour pouvoir exploiter la vallée comme il faut», fait savoir le chargé du développement au niveau de l’Add.

Plus de 400 hectares ont été plantés. Mais environ 200 hectares seulement vont être utilisés à cause du manque de matériel. Wada Mané salue le projet et ses réalisations qui, selon elle, allègent le travail agricole. «Jadis, la culture des rizières était très pénible. On passait toutes les grandes vacances dans la culture du riz. Pourtant, on ne cultivait même pas un hectare. Maintenant, c’est plus bénéfique car c’est moins fastidieux. On cultive plus de parcelles et le rendement est plus intéressant», a témoigné Mme Diédhiou. Aujourd’hui, à la place des bras musclés des braves hommes, c’est la machine qui laboure et cultive les casiers. Ensuite, il y a un produit appelé herbicide que les cultivateurs aspergent à travers une pompe sur les cultures pour éliminer les mauvaises herbes. La récolte venue, c’est encore la machine qui fait le job. «C’est très avantageux pour nous les femmes, et c’est plus rentable en termes de résultats», se félicite Wada Mané. Elle appelle cependant à un appui pour avoir plus de machines afin de cultiver et emblaver davantage de parcelles. L’engouement suscité par le projet est tel que la demande est à ce jour supérieur à l’offre. «Nous voulons que toute la vallée soit exploitée, car cela va nous aider. Mais nous voulons également qu’on attribue des casiers aux femmes pour nos besoins spécifiques. Cela est possible si toute la vallée est exploitée», a plaidé la dame. L’Add a attribué environ 7 hectares à l’entente de Diouloulou qui a cultivé et semé tout cet espace.

Genèse du Projet d’aménagement de la vallée de Djinaky
Des petits remembrements aux casiers rizicoles, le chemin a été long et plein d’incompréhensions, de réticences et de mésententes. Il a fallu convaincre les paysans conservateurs à travers des séances de sensibilisation, les pousser à adopter les techniques d’intensification, de modernisation et de mécanisation de l’agriculture afin de mieux produire. C’est dans cette dynamique que le premier tracteur a été acquis en 2021, avec le soutien de Moustapha Lô Diatta, alors secrétaire d’Etat chargé de la Mutualisation des organisations paysannes dans le régime de Macky Sall. «Cela nous a motivés parce que quand le tracteur est arrivé, les rizières étaient conçues de telle sorte qu’il puisse labourer. C’étaient de petites parcelles et il était impossible de labourer avec une machine», se remémore Youssouf Diédhiou, ancien président de l’Add. Mais l’Add ne s’est pas pour autant découragée. Elle a collaboré avec la Sodagri, qui lui a donné des semences qu’elle distribuait aux populations. La poursuite de la collaboration avec la même structure a permis à l’Add de cultiver des parcelles pour son propre compte. «Le rendement était formidable. La Sodagri a visité et nous avons eu des séances de travail. Nous avons demandé de l’aide pour aménager la vallée. Ils ont donné leur accord de principe à condition que les gens acceptent le remembrement. Nous avons convoqué le village pour expliquer le projet, mais nous avons dû attendre deux ans avant que les gens de Djinaky n’acceptent de remembrer la vallée. Le Diola est très attaché à la terre. Il y a des propriétaires terriens qui pensaient que si on faisait le remembrement, ils allaient perdre leurs terres. Il a fallu des négociations, des explications, on a revu le projet. Finalement, nous avons convenu de faire le planage de toute la vallée, de faire des parcelles de 50/50, pour permettre au tracteur de bien se mouvoir et labourer, et après chacun va retourner au niveau de ses terres. Mais dans la phase initiale, on laboure, celui qui veut, il vient, choisit son espace pour essayer de tester afin que les gens puissent voir le rendement. Le rendement était formidable l’année dernière. C’est ce qui explique la saturation cette année. Tout le monde veut avoir une parcelle. Il y a des gens qui n’en ont pas. Eliasse est en train de voir où caser ces gens qui sont venus au dernier moment. Donc finalement, les gens se retrouvent dans le projet», a développé l’ancien président de l’Add.

Le regret, souligne-t-il, c’est que les travaux d’aménagement des casiers ont démarré très tard. «Actuellement, il pleut beaucoup. Le draveur qui était sur le terrain en train de faire le travail ne peut plus continuer. Parce qu’il s’enfonçait chaque jour», s’est-il désolé. Toutefois, il espère que l’année prochaine, ils vont continuer pour que toute la vallée de Djinaky soit aménagée. «550 hectares seront aménagés, cela va permettre aux populations de Djinaky d’atteindre l’autosuffisance en riz.»

Les objectifs du projet
«Nous sommes dans la dernière phase du projet. L’objectif était de réaliser des pistes et ouvrages pour désenclaver le village et permettre aux producteurs d’augmenter leurs espaces cultivables, mais surtout d’améliorer leurs productions», a dit Abdou Guèye, administrateur du chantier Diamatech à Djinaky. «Trois pistes dont une anti-sel sont aménagées au niveau de la vallée. Chaque piste est dotée d’un ouvrage qui lui permet de modérer l’eau pour permettre de circuler normalement, aux fins de ne pas pourrir les productions», a indiqué M. Guèye.

La divagation des animaux
La divagation des animaux est un problème crucial à Djinaky. Les paysans et les éleveurs gèrent difficilement cette question. «Les éleveurs n’acceptent pas de retenir leurs bœufs. Mais la mairie a donné une notification à tous les chefs de village pour éviter cette année la divagation des animaux. Parce qu’on ne peut pas investir des millions dans ce projet et ensuite laisser les animaux venir brouter tout le riz après. Dans cette notification, la mairie a demandé aux propriétaires de retenir leurs animaux à temps pour éviter de gâter les productions. Il y a un enclos pour que si jamais un animal est pris dans les rizières, on l’amène dans l’enclos. Le propriétaire devra aller payer pour récupérer son animal», a expliqué Eliasse Diédhiou.
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