On peut dire que ce pays est pris en otage par une élite politique et maraboutique. Rien ne leur est refusé. Tout est donné aux marabouts et aux hommes et femmes politiques, jusqu’à ce à quoi ils n’ont point droit. Le journal L’Observateur, dans son édition du lundi 23 juillet 2018, a jeté un gros pavé dans la mare, en révélant la volonté des pays membres de l’Union européenne d’exiger un visa d’entrée dans l’espace Schengen, aux titulaires de passeport diplomatique sénégalais. Une telle mesure, si elle venait à être adoptée, constituerait un véritable camouflet pour le Sénégal car, les pays voisins du Sénégal ne sont pas soumis à une pareille exigence. Au lendemain de cette publication, le journal Sud Quotidien était revenu sur le sujet, en montrant, exemples à l’appui, les abus dans la délivrance des passeports diplomatiques sénégalais. Ce journal nous détaille les magouilles et autres trafics, en tous genres, sur ce document qui devrait être précieux mais qui, à force de légèretés, est devenu banal, moins considéré que le passeport ordinaire dans les pays d’accueil. Les trafics autour du passeport diplomatique sénégalais sont devenus un business florissant. Qui ne connait pas un proche qui a pu se payer un passeport diplomatique contre espèces sonnantes et trébuchantes ? Cette pratique a longtemps existé dans ce pays et continue d’avoir libre cours. Aussi, ce titre de voyage sert d’arme politique pour s’octroyer les faveurs d’un électorat. Des religieux de tout acabit, des membres de familles religieuses, exercent un vulgaire chantage sur les autorités de l’Etat pour obtenir des passeports diplomatiques auxquels ils n’ont pas droit. Il était arrivé un moment où, il y avait presque autant de passeports diplomatiques sénégalais en circulation que de passeports ordinaires. Ainsi, le Président Macky Sall, dès son arrivée au pouvoir, avait tenu à faire le ménage. Il décida de mettre de l’ordre dans la délivrance de ces documents de voyage spéciaux. Les restrictions avaient provoqué l’ire de nombreuses personnes qui s’en étaient violemment prises à lui. Les médias donnaient la parole à de jeunes membres de familles religieuses qui insultaient le chef de l’Etat et l’accusaient de mettre en œuvre un plan de liquidation de la religion, notamment musulmane au Sénégal. Quand le Président Macky Sall refusait le passeport diplomatique à des personnes qui n’y avaient pas droit, il passait pour être un anti-religieux. Surtout que dans le même contexte, le Secrétariat général de la présidence de la République, à l’époque dirigé par la ministre d’Etat Mme Aminata Tall, ordonnait le rappel de centaines de véhicules, de diverses catégories, prélevés du parc automobile de l’Etat et affectés à des chefs religieux. Dans la foulée, des affectations foncières au profit de certains chefs religieux avaient été révoquées.
Il demeure que le Président Sall s’était promis de s’attaquer à ces avantages indus et dans cette logique, il soulignait, au détour d’une question de journalistes, que «les marabouts sont des citoyens comme les autres». Une telle déclaration lui vaudra une volée de bois vert. Il ne se trouvait pas une voix, d’homme politique ou de militant d’organisation de la Société civile, pour soutenir le chef de l’Etat dans cette position, qui du reste est on ne peut plus républicaine en ce sens qu’elle restaurait le principe fondamental de l’égalité des citoyens devant la loi. Le Président Sall sera seul face à tout le monde. Avec beaucoup de démagogie, les responsables de l’opposition entretenaient cette hostilité contre le Président Sall et les médias donnaient libre antenne aux insultes contre le chef de l’Etat. Contre vents et marées, le Président Sall voulait tenir tête. Il avait choisi de priver les hommes religieux de leurs avantages particuliers indus et d’accroître considérablement le volume des investissements publics dans la ville de Touba et dans tous les autres foyers religieux ; comme pour prouver qu’il n’était absolument pas contre la religion. Mais cela ne servait à rien. Les mauvais résultats électoraux enregistrés par son camp politique dans la zone de Diourbel, Mbacké et Touba, avaient conforté ce sentiment d’hostilité à l’égard du Président Sall. Il se trouvait dans son propre camp de nombreuses voix pour lui demander de changer d’optique, afin de satisfaire les desiderata des familles religieuses en termes de passeports diplomatiques, d’octroi de terrains, de machines et engins agricoles, de semences, de vivres, de numéraires, de voitures et même de nominations de proches à des positions importantes dans l’appareil de l’Etat. Il convient de préciser que, dans ce beau tumulte, on avait entendu parler très peu de Tivaouane. En effet, cela est peut-être dû au fait que Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, qui avait traversé les règnes de Léopold Sedar Senghor et de Abdou Diouf, restait encore le dernier représentant de la génération de dignitaires religieux musulmans qui refusaient toute compromission avec les pouvoirs politiques.

L’achèvement des travaux de la grande Mosquée de Touba par Serigne Falilou Mbacké, un exemple de fierté et de dignité religieuses
Le Président Macky Sall a cédé devant ces fortes résistances et a fini par faire comme ses prédécesseurs Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, qui ont dû se mettre en quatre pour satisfaire tous les caprices des religieux. Cette posture jure d’avec la gouvernance de Léopold Sedar Senghor qui, il faut le dire, avait l’avantage ou la chance d’avoir comme interlocuteurs des chefs religieux pétris de qualités. Les exemples de comportements de dignité et de fierté religieuses sont légion, de la part de Abdoul Aziz Sy Dabakh, de Cheikh Ibrahima Niass ou d’un Serigne Falilou Mbacké. L’exemple de l’achèvement des travaux de la Mosquée de Touba par Serigne Falilou Mbacké suffit, à lui seul, pour attester de la probité de ces guides. En 1963, le Khalife général des Mourides avait sollicité le concours de l’Etat du Sénégal pour boucler le financement des travaux de la Grande Mosquée de Touba. Le Président Senghor instruisit son ministre des Finances, André Peytavin, de voir comment répondre à la demande du guide religieux. Le Crédit populaire Sénégalais avait été saisi pour prêter la somme d’environ 170 millions de francs, à Serigne Falilou Mbacké. Mais les administrateurs étrangers, constituant le tiers bloquant dans le capital de la banque, avaient refusé la validation de l’opération au motif que l’opération n’était pas ré-escomptable au niveau de la banque centrale, pour cause d’insuffisance de garanties et que le Crédit populaire sénégalais ne pouvait prendre le risque de la financer sur ses fonds propres. La formule trouvée par l’Etat du Sénégal était de mettre en place un mécanisme qui constituait à permettre au Trésor public de fournir les fonds nécessaires à des banques comme le Crédit populaire Sénégalais, pour financer des opérations d’emprunt par des privés sénégalais qui n’offriraient pas de garanties suffisantes au regard des pratiques bancaires en cours. Ainsi, fut créé le compte K2 qui permettait de mettre à leur disposition, des fonds publics «pour financer des opérations non escomptables qui entraient dans le cadre de la recherche du développement d’un pays nouvellement indépendant». La banque ne percevait pas d’intérêt sur les prêts ainsi consentis mais seulement une commission fixe de 5%. Le compte K2 aura ainsi fonctionné pendant de nombreuses années pour financer des projets industriels, de petits entrepreneurs privés, des artisans, des projets de promotion de l’habitat entre autres. Serigne Falilou Mbacké qui avait pour mandataire dans cette affaire son Secrétaire particulier, Serigne Dame Dramé, remboursera, rubis sur l’ongle, le prêt sur une durée de quelque 7 ans, avant que le compte K2 ne finisse par être galvaudé et devenir l’objet de gros scandales d’abus financiers.
Les guides religieux musulmans s’interdisaient de solliciter toutes faveurs ou subsides de la part de l’Etat. Mieux, dans leurs prêches, ils se faisaient un point d’honneur d’exhorter leurs proches à garder une certaine rigueur morale et de s’investir au travail.
Les différents successeurs de Serigne Falilou Mbacké au khalifat de Touba, se sont évertués à garder cette ligne de conduite irréprochable vis-à-vis des avantages et autres passe-droits que pourraient leur consentir les autorités de l’Etat. Serigne Abdoul Ahad Mbacké par exemple, avait combattu l’impunité et avait même refusé que Touba soit un refuge ou un sanctuaire pour des délinquants de tout acabit. Il était le symbole même de «l’honnête homme», si franc et véridique qu’on l’appelait «ñaak caxaan». Serigne Abdoul Khadre avait annoncé la couleur disant le jour de son accession au Khalifat que «pour le temps (qu’il) aura à passer à cette fonction, il ne (lui) sera pas nécessaire de changer quoi que ce soit». Il passera alors comme une étoile filante, traversant son khalifat en moins d’une année. Serigne Saliou Mbacké ne sera pas en reste. Le 18 mai 2003, il avait été obligé de faire une déclaration pour indiquer clairement qu’il n’offrait aucune protection au fugitif Khadim Bousso, évadé de prison le 29 avril 2003 et caché à Touba.
Mais il faut dire que les abus ont eu libre cours à l’accession du Président Wade à la tête du Sénégal. On se demandait même si le Président Wade ne trouvait pas un malin plaisir à avilir les chefs religieux qu’il rencontrait, en les couvrant de cadeaux et autres numéraires. Ces gestes poussaient certains d’entre eux à perdre toute leur sérénité. De nombreux collaborateurs du Président Wade ont été les témoins de scènes révélatrices des faiblesses de certains chefs religieux devant de fortes sommes d’argent données par le Président Abdoulaye Wade. Le Président Wade estimait pouvoir tout acheter avec l’argent et les avantages fournis par l’Etat.

Demain, des quotas de gaz et de pétrole aux marabouts et députés
Il en était ainsi également avec les hommes et femmes politiques. Le Président Wade avait instauré un système de prébendes qui permettait tout. Plus aucune règle n’était respectée. Les députés et les membres de leurs familles auront droit au passeport diplomatique, tout comme les journalistes, les maires, les religieux et leurs fidèles, les militants politiques, les hommes d’affaires. La facilité dans la délivrance de ces documents était telle que tous les trafics ont pu se développer. Le Président Wade, dans sa recherche effrénée de clientèle politique, donnait des voitures à tout le monde. Les marabouts se feront affecter des voitures officielles, les députés, les sénateurs se verront doter de véhicules personnels haut de gamme, les présidents de conseils ruraux et autres maires auront droit à des pick up, les membres des différentes institutions consultatives auront droit à leurs véhicules 4×4. Les marchés d’achat de ces gros lots de véhicules donnent l’occasion de faire toutes les magouilles. Tout ce beau monde aura aussi droit à des parcelles et autres lopins de terre. Des quotas de semences et d’engrais leur sont distribués pour être revendus sur le marché, au vu et au su de tout le monde. Les «gamous» et autres «Magal» se multiplient car ces événements religieux particuliers sont des opportunités pour recevoir des subsides, de l’argent, des vivres et autres largesses de la part des autorités gouvernementales.
Les populations ne manquant pas d’être rebutées par de telles pratiques. Mais le Président Macky Sall va les perpétuer. Par réalisme ou calcul politique ou politicien? Il aura donné des passeports diplomatiques, de fortes sommes d’argent, des hectares de terre, des voitures, des semences, des engrais. Pour autant, la situation politique n’a pas changé pour lui dans les fiefs qu’il escomptait reconquérir. On peut dire qu’il aura perdu au change pour avoir renoncé à la politique de rupture qu’il avait annoncée et qu’il avait commencé à mettre en œuvre. Le chef de l’Etat se fait déborder par la situation qu’il devait endiguer mais qu’il a fini par laisser se poursuivre. On se demande jusqu’où tout cela va nous mener. Ne peut-on pas craindre que des quotas de pétrole et de gaz finissent par être distribués à certains potentats politiques ou sociaux ? Dans de nombreux pays, l’exploitation des mannes de pétrole et de gaz a pu conduire à l’anarchie, du fait d’allocations de quotas privés personnels à des particuliers ou des autorités politiques, militaires ou civiles. Que personne ne soit surpris demain de découvrir que des quotas de pétrole et de gaz sont distribués à des marabouts !