Système et antisystème : entre «leurres» et «lueurs» ?

Ces dernières années, le Peuple sénégalais a été tenu en haleine par une crise sociale et politique qui, toujours en cours sous une autre forme, est loin de tirer son épilogue. Tout d’abord, commençons par poser le décor ayant conduit à cette situation de crise sociale et politique. Jadis, deux partis politiques étaient les réceptacles des colères et aspirations de la population. Ces partis politiques classiques étaient des lieux de formation, d’orientation et de gestion du pouvoir.
Dans la plupart des cas, ces partis politiques, qui tiennent et nourrissent la vitalité démocratique, restent fidèles à leur idéologie de départ et tâchent de se maintenir malgré bien des difficultés. Dans cette optique, pendant plusieurs années, le Parti socialiste fondé par Senghor et le Parti démocratique du Sénégal de Me Abdoulaye Wade se sont partagé la gestion du pouvoir et occupent à tour de rôle l’opposition, qui constitue un contre-pouvoir non pas seulement de dénonciation, mais de proposition et d’accompagnent du parti ayant remporté les élections.
Il a fallu attendre 2014 pour qu’un nouveau parti politique émerge : Pastef. Soucieux de se frayer un chemin dans ce paysage occupé et neutralisé par les partis politiques classiques, les «Patriotes» se définissent comme étant un nouveau parti incarnant la rupture dans la manière de faire la politique. C’est ainsi que Ousmane Sonko, leur leader charismatique, met en avant deux concepts : système et antisystème. Pour Sonko et les Patriotes, depuis plusieurs décennies, le Sénégal est victime de la gestion du pouvoir des gens du «système». En d’autres mots, ce sont les mêmes personnes, avec les mêmes pratiques, qui occupent les hautes instances de décision ; pendant ce temps, le reste de la population vit et demeure dans la précarité. Pour Sonko, le système s’étend à la fois aux différentes sphères de la société et à une ingérence extérieure qui sauvegarde l’intérêt des élites au détriment des populations autochtones.
Un tel discours, grâce au rôle qu’ont joué les plateformes de réseaux sociaux et certains médias, a connu un tel retentissement qu’il s’est au fur et à mesure imposé dans les débats publics. Sonko, en bon politique machiavélique, a su conquérir le cœur d’une grande partie de la jeunesse sénégalaise qui aspire à une rupture, une innovation dans la pratique du politique. Dans l’idée de départ, l’antisystème se veut un renouveau, une nouvelle manière ; non pas le recyclage des vieilles habitudes, mais une construction originale en totale rupture avec les vieilles méthodes. A cet effet, Sonko, a pu réussir à se faire élire député à l’Assemblée nationale, ce qui lui a permis d’avoir une tribune, et non des moindres, pour véhiculer sa théorisation du «système et de l’antisystème». Ceci le conduira à une candidature à la Présidentielle de 2019, où il arrive en troisième position derrière les deux candidats du «système», tel que le percevait Sonko. Cependant, la tournure des évènements a fini par changer ou modifier la trajectoire de départ de Pastef. De ce fait, nous avons assisté à une alliance qu’on pourrait qualifier, dans les termes mêmes de Sonko, de contre-nature en vue des échéances électorales. Ainsi, ceux qualifiés comme étant des membres du système dans la définition de Sonko se retrouvent avec lui, main dans la main, dans la conquête du pouvoir politique. A cet égard, une question se pose naturellement : la théorisation de «système et antisystème» n’était-elle pas un leurre ? Sonko y croyait-il vraiment ? Cette théorisation de système et antisystème aux allures de lueur n’est en réalité en fin de compte, avec un peu de recul, qu’un leurre. Ainsi revient à l’esprit le titre très original de l’ouvrage de Birago Diop, Leurres et Lueurs, qui retrouve toute son actualité. Nous le savons, pour de nombreux hommes et femmes politiques, qui ont une idée parfois très partielle de Machiavel, ce qui importe, c’est d’avancer des idées qui pourront trouver de l’intérêt, un écho chez la population. De ce point de vue, l’expression selon laquelle «les promesses des hommes politiques n’engagent que celles et ceux qui y croient» retrouve son sens véritable.
Un ensemble d’analystes politiques se sont empressés de qualifier l’ascension du leader de Pastef comme relevant d’une forme de populisme. A mon sens, c’est beaucoup plus profond que cela. Il s’agit plutôt d’une maîtrise, aussi éhontée et erronée soit-elle, des outils de la communication qui embrigadent la jeunesse dans une voie semée d’embûches. Il s’en est suivi des manifestations qui se sont soldées par de nombreuses victimes. Ces dernières, en qui leurs familles et la Nation plaçaient leur espoir, ont cru à l’idée d’un projet idéologique de changement radical de leurs conditions de vie. Au fond, l’accession au pouvoir de Pastef a montré que le terme antisystème signifie en réalité une autre forme du système. En termes simples, en y regardant de près, tout cela n’est qu’au fond, d’une manière ou d’une autre, que le déploiement du système. Celui-ci s’avère être au début, au milieu et à la fin. Il n’a pas disparu, n’a pas été remplacé, mais demeure sous d’autres formes et d’autres méthodes.
On peut dire sans ambages ni crainte qu’en réalité l’antisystème théorisé est loin de se réaliser concrètement. Certes, on est loin de l’heure du bilan du tandem «Sonko moy Diomaye», mais les prémices du compagnonnage n’augurent pas bon présage. Déjà, deux fractures se dessinent dans l’Adn de Pastef qui a «vendu» un projet aux Sénégalais. C’est comme si, dans l’antisystème, le système refait surface, et que tous les deux cheminaient ensemble. D’ailleurs, les deux mouvances issues de Pastef mettent en avant deux personnalités politiques qui, loin de toutes divergences réelles, se partagent le «système» tel que le conspuait Sonko au départ. La mise en avant des termes système et antisystème peut être perçue comme une ambivalence entre Leurres et Lueurs.
Alpha DIALLO
Citoyen sénégalais
youratoube@yahoo.fr

