«Tu l’as bien cherché»

Ça viendra, ça passera tout ça…On va finir par s’y faire n’est-ce pas, par s’y habituer, par trouver cela presque banal, pour ne pas dire tout à fait normal. Ce n’est pas la première fois que ce genre d’histoire nous tombe dessus d’ailleurs…
Il y a quelques années, Songué Diouf, notre vénéré philosophe médiatique (que ferions-nous sans lui franchement), avait eu l’outrecuidance de déclarer que les victimes de viol méritaient autant la potence que leurs bourreaux.
D’accord, notre Socrate des tropiques s’exprime quand même mieux que cela, il ne l’a pas exactement dit en ces termes, on brode toujours comme on peut, mais il avait fièrement dit (il faut dire qu’il aime le son de sa voix, celui-là) que les victimes de viol, à force de laisser traîner leurs «formes généreuses», y étaient forcément pour quelque chose. Le morceau de chair qui déborde ? La suprême tentation. Songué Diouf, dans tout ça ? Du matériel inflammable à lui tout seul ! Vous avez dit chaud devant ?
A l’époque, celui que l’on appelle «philosophe», par abus de langage (si vous lui connaissez une autre fumeuse théorie que «l’apologie du viol», faites-moi signe), s’était fait remonter les bretelles par quelques dizaines de harpies, une bande d’hystériques tropicalisées qui prennent la mouche pour trois fois rien. Féministes yi daal…Quant à ses excuses, elles n’en avaient que l’apparence. Vous y aviez cru, vous ? Je dirais de la mauvaise foi plutôt, et du mépris ; beaucoup de mépris.
Aujourd’hui, au nom de la parité, nous avons notre Songué au féminin, Amina Badiane, youpi, roulement de tambour…Je ne sais pas ce qui est le pire, finalement : les propos de la présidente du Comité d’organisation de Miss Sénégal, son aplomb, ou son rire grossier, ironique, puant de mépris là encore. «Le viol, dit-elle, c’est l’affaire de deux personnes.» On entendrait presque «consentantes», tellement c’est gros ! J’en remets une couche ? Si vous insistez : «Si on te viole, c’est que tu l’as bien cherché.» La suite, un semblant de repentance, de fausses excuses : le choc ndeysaan, la réaction à chaud, pour ne pas dire épidermique, sans parler de son engagement personnel contre les violences faites aux femmes. Que d’émotion tout cela !
Dans le rôle du sapeur-pompier, on a eu droit à la prestation de Pape Faye (qui se croit toujours sur une scène de théâtre), membre de ce comité d’organisation, dans son boubou jaune moutarde saf sap de «nittu jàmm», et dans la peau de l’avocat du diable.
Ce que j’ai retenu ? «Amina jambaar la…Fatima, elle est adorable» (c’est là qu’il faut sortir les mouchoirs ndeysaan), il faut faire dans le «raffétal», et ne surtout pas oublier que le fameux «Ndogal» n’est jamais bien loin. On appelle cela blablater, parler pour ne rien dire, tourner autour du pot, s’embourber.
Le pire du pire, entre les nombreuses fois où il a donné l’impression de chercher ses mots, péniblement, c’est peut-être ce passage-là : «Nous avons un pays magnifique, des chefs religieux, des hommes politiques engagés pour la paix…. Ño bokk ndey, ño bokk baay.» Quelqu’un peut lui rappeler que Miss Sénégal 2020, Ndèye Fatima Dione, dit que quelqu’un l’a violée, que cette affaire doit être tirée au clair, qu’on ne peut pas faire comme si de rien n’était ? On parle de proxénétisme, chantages sexuels, viol, et c’est assez grave pour ne pas faire dans le nëp nëpël national.
Le plus constant dans cette histoire, c’est peut-être le très écouté (vous ne le voyez peut-être pas, mais je viens de m’incliner) prêcheur médiatique, Iran Ndao. Entre deux couches de teinte cache-misère pour cheveux (dites-lui que j’ai aperçu quelques cheveux blancs récalcitrants-dërkiss), il trouve même le temps de partager, avec la populace, sa science légendaire. Le ton est docte, cheuteuteut : «Elle serait restée chez elle, on ne l’aurait pas violée.» CQFD !
Dans «l’affaire Bineta Camara», il avait aussi dit quelque chose comme ça : que les victimes de viol, dignes de ce nom, se défendaient comme elle, jusqu’à la mort, qu’elles ne se réveillaient pas 20 ans après, 20 ans trop tard ! A sa décharge, cela fait si longtemps qu’on le laisse postillonner, renifler (ne prenez pas ces airs, vous voyez très bien de quoi je parle), ricaner et éructer sur nos écrans, qu’il fait désormais partie du décor.
En attendant, la nature ayant horreur du vide, ce sont des gens comme lui qui occupent l’espace, et qui font passer le message, qui l’institutionnalisent et le valident…Peut-être parce que nous avons délaissé certains sujets ; par mépris, indifférence, habitude, dévotion, ou tout simplement par lâcheté.
En attendant toujours, les victimes de viol sont toujours coupables de quelque chose : un rouge à lèvres rouge-vif (c’est scandaleux ma foi), une bouche trop pulpeuse, une poitrine trop généreuse, la «jupe fendue sur le côté», la voisine qui sort le soir, la fille de mauvaise vie, qui tapine comme elle respire…Pardon si je dévoile un secret, mais ce n’est pas pour rien que les femmes et leurs filles se coltinent des leggings et des cuissards sous leurs vêtements, comme s’il fallait se camoufler, se barricader, en dévoiler le moins possible, pour n’attirer ni l’attention, ni l’envie.
Je m’époumone pour rien d’ailleurs, laissons tout cela à nos hystériques tropicalisées, à nos féministes machin chose frustrées, à nos vendeuses de soupe de concepts importés.
Ah tiens, il paraît que nous sommes aujourd’hui le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes et que plusieurs dizaines de plaintes ont été déposées hier contre Amina Badiane. Vous parlez d’un symbole !
Allez, à jeudi !
P.-S. : Je vous aurais bien dit que, pour me sortir de la misère, mon chien apprend à imiter Khaby Lame (je lui donne des cours pour ça), mais nous nous connaissons à peine.