L’image marquante de la condition féminine dans le monde rural du Fouladou est le pilon tenu par une femme qui écrase une bonne mesure de céréales par la force de ses biceps. Mais cette image n’est plus de mise puisque les moulins sont répandus dans les contrées les plus reculées. Actuellement, c’est un fagot de bois porté à la tête qui fagote, encore, les femmes du Fouladou rural.Par Abdoulaye KAMARA(Correspondant)

– «Les coqs chantent tous les jours, tous s’éveillent dans le village. Pour que le bon couscous soit prêt, femmes debout et du courage. Pilons pan pan, pilons gaiement !»
Cette chanson bien maîtrisée par les élèves des écoles élémentaires du Sénégal, peignait bien, il n’y a guère longtemps, la réalité au quotidien des femmes rurales du Sénégal et même celles des zones semi-urbaines. Actuellement, et c’est bien heureux, la préparation du bon couscous n’est pas assujettie aux coups de pilon des femmes sur les durs grains de céréales. Le machinisme a fait son œuvre et a eu raison du longiligne bout de bois raboté, aux extrémités arrondis. De nos jours, le moulin à céréales fonctionnant avec l’électricité ou du carburant, a définitivement pris la place du pilon. Plus de bruits de pilon tôt le matin. Même dans les villages les plus reculés du département de Vélingara, le concert de coups de pilon réveillant tout le monde, à la suite du chant du coq, a cessé de résonner pour la préparation du petit déjeuner, du déjeuner voire du dîner.
Mamadou Baldé, enseignant, fait un petit rappel historique : «Ceux de ma génération (la soixantaine toute proche), se rappellent encore des diatribes de Me Abdoulaye Wade lors des campagnes électorales de 1988 et 1993 donnant le sobriquet de M. forage et Mme moulin au couple Diouf, ancien président de la République du Sénégal. La distribution des moulins dans les villages a commencé à cette époque-là et s’est poursuivie avec Abdou­laye Wade une fois au pouvoir et a continué avec le régime actuel. Même des organismes internationaux d’aide au développement et des Ong font de l’appui des femmes en moulins, une forme d’allègement des travaux ménagers pour qu’elles puissent mieux s’adonner à d’autres activités génératrices de revenus et à l’éducation des enfants.» Presque chaque village a au moins 1 moulin collectif ou privé ou les 2.
En plus, le coût du kilogramme de grains de céréales à moudre est insignifiant et très attractif. Souleymane Diallo détient un moulin dans le village de Kandiaye : «Depuis plus de 30 ans, le kg de céréale est transformé à 25 francs. Ça n’a pas changé depuis. Alors que le prix du carburant comme celui du KWh de l’électricité ont énormément augmenté entre temps. C’est pourquoi pour s’en sortir il faut avoir un moulin multifonction. Le pilon a disparu de nos contrées», a-t-il conclu. Et pourtant, une septuagénaire nostalgique, Fatou Baldé, regrette la disparition du pilon. Elle dit : «Il y a plus de baraka dans l’alimentation produite par le mortier que par ces objets mécaniques. En plus, il n’y avait pas de la peine à piler. Tout est question d’argent aujourd’hui. Nous nous retrouvions entre jeunes filles, le soir pour piler. Dans une cadence et une musicalité à faire danser les plus sérieux dévots. On ne sentait pas la fatigue tant qu’on le faisait en groupe.» On pilait gaiement, quoi. Mais ça c’est de l’histoire…

De la corvée du bois
La marque spécifique du Fouladou dans les travaux ménagers des femmes est la recherche du bois de cuisine. Dans ces contrées peules de la région de Kolda, ce sont les femmes qui doivent fournir le bois leur servant à la préparation des 3 repas. Malheureu­sement, même leurs propres enfants de sexe masculin rechignent à faire ce job. Les mamans sont, tout au plus, aidées dans cette tâche par leurs filles. Et gare à celles qui n’ont que des garçons. Mansour Boiro est jeune enseignant, natif du village de Dinguiraye : «Je n’ai jamais aidé ma maman à chercher du bois. Elle ne le demande pas d’ailleurs. Je n’ai jamais cherché à savoir pourquoi la tâche de pourvoir la cuisine en bois de chauffe incombe aux seules dames. C’est une tradition.»
Assiatou Baldé, la cinquantaine, du village de Sinthiang Coundara : «La recherche du bois de cuisine se fait en 2 phases. Pendant les récoltes, nous rapportons au quotidien du bois mort issu du défrichement des champs avant la campagne agricole. Puis il y a ce que nous appelons ici «léwé». Ceci démarre en avril-mai. C’est-à-dire avant le début des travaux champêtres pendant qu’il est encore possible de pénétrer dans les forêts galeries ou dans les champs en jachère, parce que l’herbe a séché. Ce sont des arbustes sur pied ou des bosquets que nous coupons, que nous ramenons à la maison et que nous mettons à l’abri de la pluie pour faciliter sa combustion. Cela peut prendre plusieurs semaines Les femmes se font une bonne provision de bois qu’elles entreposent à côté des cuisines pour tout le reste de l’année jusqu’à la prochaine saison sèche.» Pourquoi diantre les garçons ne sont pas associés à ce travail ? Elle répond : «Je ne sais pas. Chez moi les garçons ne participent pas à la coupe du bois, mais ce sont eux qui ramènent le bois en charrette. Ce sont les femmes des familles qui n’ont pas de charrette qui ramènent leur bois sur la tête.» Et dans cette tâche, chaque femme mariée doit s’arranger à avoir son entrepôt de bois, sinon elle ne devra pas toucher à celui de sa coépouse ou d’autres épouses de la même concession. Gare à celle qui est malade ou en voyage pendant la période du «léwé» (période consacrée à la recherche du bois). Elle trouvera, de toute façon, les moyens de faire bouillir la marmite.
Demandez-leur s’il n’y a pas d’autres alternatives à cette corvée de bois, elles vous répondent toutes : «Il n’y a que le charbon de bois. Nous avons de grandes familles. Nous utilisons le charbon pour la préparation du thé et pour préparer la bouillie de mil du bébé. Le bois est plus adapté à la taille de nos familles et aux différentes marmites utilisées.»

Alternatives à la corvée du bois : foyers améliorés et charbon bio
Moussa Sibo Mballo, coordonnateur du projet GoEco, président de l’Association des communicateurs amis de la nature (Ascan), a son idée sur la persistance de la recherche du bois par les femmes dans le Fouladou. Pour ce journaliste, tel que le bois est cherché par les femmes dans le département de Vélingara empêche la régénération des forêts galeries. Il explique : «Pour trouver du bois, les femmes ne font pas recours aux grands arbres, même morts, elles sont incapables de les couper. Elles coupent les jeunes plants, les arbustes et les bosquets, les empêchant, du coup, de grandir. Et comme ce sont toutes les familles qui ont recours au bois pour le chauffage, c’est une cause de déforestation que l’on ne cite pas souvent.» Et puis de proposer une solution : «C’est le recours au charbon bio. Une expérience est en cours dans le département de Bignona avec Asapid (Association d’appui aux initiatives de paix et de développement) qui fabrique du charbon à partir de feuilles mortes ou de résidus de récoltes. A Vélingara nous avons en projet d’importer ce modèle d’Asapid. Nous en avons discuté dans le cadre du projet GoEco (Gouvernance environnementale et économique). L’autre alternative c’est la vulgarisation des foyers améliorés. Ce sont des fourneaux qui utilisent peu de bois dans la cuisson de l’alimentation de la famille. Ascan (le nom de son association de protection de l’environnement) en a fourni l’expertise à des forgerons de la commune de Némataba dans le cadre du projet GoEco.» Ces deux propositions, selon M. Mballo, sont plus accessibles à ces populations rurales que «le gaz butane dont le coût est encore dissuasif».
akamara@lequotidien.sn