Le Fmi vaut bien une visite à la Tour Eiffel

«Malgré ces défis budgétaires, l’économie sénégalaise a fait preuve de résilience, avec une accélération de la croissance à 12, 1 pour cent en glissement annuel au premier trimestre 2025, portée par l’essor du secteur des hydrocarbures à la suite du démarrage de la production sur les champs de Sangomar et Gta. Toutefois, la croissance hors hydrocarbures demeure modeste, à 3, 1 pour cent en glissement annuel, en raison des difficultés persistantes du secteur de la construction affecté par les arriérés de paiement, ainsi que les contraintes structurelles dans l’industrie chimique. L’inflation est restée contenue à 0, 7 pour cent en glissement annuel en juillet 2025.»
Ce passage est dans le communiqué sanctionnant la fin de la mission du 19 au 26 août 2025 du Fonds monétaire international (Fmi) au Sénégal, afin de discuter des mesures correctrices à la suite du rapport de la Cour des comptes publié le 12 février 2025. Lequel passage, même s’il est en droite ligne de prévisions annoncées par le passé, amène à réfléchir : nous sommes en plein dans la croissance appauvrissante. En effet, ce concept économique, popularisé par Jagdish Bhagwati, décrit une situation paradoxale où la croissance économique d’un pays se traduit par une détérioration du niveau de bien-être des populations. Pour preuve, au moment où les populations sont confrontées à des difficultés énormes, l’exploitation pétrolière a généré une valeur financière de 1536 milliards F Cfa dont 67 milliards environ pour l’Etat du Sénégal. La production cumulée depuis le début de l’exploitation est de 38, 01 millions de barils dont 37, 35 millions commercialisés. Ces informations ont été fournies par le Secrétaire permanent du Cos Petrogaz, Khadim Bamba Diagne, dans une interview accordée au magazine économique et financier «Le Marché».
Virage sémantique à 180°
Cette croissance économique, essentiellement portée par l’exploitation des hydrocarbures depuis 2024, masque des tares structurelles de notre économie. En effet, le Fmi confirme que la croissance hors hydrocarbures est estimée à 3, 1%. Ce qui est en deçà de la moyenne de 5, 3% enregistrée entre 2014 et 2023, malgré la pandémie du Covid-19 et les soubresauts politiques de 2021-2024 liés à l’affaire Adji Sarr. En clair, ce que le pouvoir sortant faisait et qui était jugé insuffisant, les tenants actuels du régime en sont en deçà. Les ménages, déjà dans une situation précaire, se paupérisent davantage. Le secteur privé, étouffé par l’accumulation d’arriérés, un climat d’incertitude et des décisions émotionnelles et hasardeuses, peine à se relancer.
Mais sur un autre point, nous assistons à un changement sémantique dans le discours des autorités avec le Fmi. Dans le communiqué conjoint (donc un communiqué validé par les deux parties avec un vocabulaire savamment choisi), nous sommes passés de «comptes falsifiés» et «dettes cachées» à «mauvaise déclaration», «problèmes systémiques identifiés dans le rapport de la Cour des comptes» et «passifs non divulgués». Ce virage sémantique à 180° traduit au moins une chose : ce qui avait été présenté par le Premier ministre en septembre 2024, lors d’une conférence de presse, n’est finalement pas accepté. Le Sénégal n’a pas été en mesure de prouver qu’il y a une «dette cachée». L’on parle maintenant de «problème systémique», c’est-à-dire de quelque chose qui a toujours eu lieu. «Les autorités ont révisé le stock de la dette du gouvernement central de [74, 4] % à 111, 0% du Pib fin 2023, principalement en raison de passifs non divulgués», dit le communiqué. Ce qui renvoie au système de comptabilité. Depuis toujours (donc ce n’est pas sous Macky Sall seulement), la dette des entreprises parapubliques n’a jamais fait partie de la Loi de finances.
Elle n’est pas dissimulée, elle est juste comptabilisée ailleurs, et ça, aussi bien la Cour des comptes que le Fmi le savaient… Certains sont allés vite en besogne en assimilant cela à un détournement, alors que ces entités ont toujours payé leurs dettes et les créanciers connus, et aucun ne s’est jamais plaint d’un défaut de paiement. Maintenant, ce nouveau pouvoir a permis au Fmi de considérer que la dette des entités parapubliques doit être insérée à la Loi de finances. Cependant, les statistiques révisées font passer la dette du Sénégal à 118% du Pib. Ceci veut dire qu’en une année seulement (2024), la dette du gouvernement central se serait aggravée de 111% à 118, 8% du Pib, soit 7, 8%. Et nous n’avons pas comptabilisé 2025 ! A signaler que la dette cachée correspond à des emprunts contractés illégalement, en dehors de la Loi de finances, et volontairement dissimulés, tandis que le misreporting renvoie simplement à des erreurs ou imprécisions dans les données transmises au Fmi (mauvaise classification, retard de consolidation, omission statistique, etc.). Dans le cas du Sénégal, le Fmi a clairement parlé de misreporting, et non de dette cachée.
Aller à Canossa et jubiler
Dans notre chronique du 28 septembre 2024, après la conférence de presse du chef du gouvernement parlant de «falsification de chiffres», nous disions : «(…) l’une des premières conséquences de la déclaration du Premier ministre concernant la dette est la réaction négative des marchés financiers, qui entraînera une dégradation de la notation de crédit du Sénégal. Cette baisse de la cote de crédit reflète une perte de confiance des investisseurs dans la capacité du pays à honorer ses engagements financiers. En conséquence, le Sénégal devra emprunter à des taux d’intérêt plus élevés sur les marchés internationaux, car les investisseurs exigeront une prime de risque plus importante pour compenser l’augmentation perçue du risque de défaut. Et quant aux remèdes proposés (réduire le déficit budgétaire et l’encours de la dette, accroître les impôts), ça va plomber la croissance, l’investissement et la création d’emplois. Ce n’est ni fameux ni ambitieux !» En plus de cela, nous avons eu droit à un blocage des décaissements du Fmi, voire la suspension d’un programme de plus de 1000 milliards de francs Cfa en cours.
Aujourd’hui, le Sénégal espère un nouveau programme, le Fmi est disposé à l’accompagner mais à ses conditions.
Et cela vaut bien une visite à la Tour Eiffel et un détour au mythique Roland Garros, en plus d’une danse du ventre devant les patrons d’entreprises françaises. En effet, la doctrine souverainiste et anti-française de Pastef a opéré sa mue, elle passe de : «que la France lève son genou de notre cou» à «France, s’il vous plaît, aidez-nous». Le revirement idéologique est tout simplement sidérant. Ceux qui, hier, brandissaient fièrement le slogan «France dégage !» et dénonçaient l’ingérence, sont aujourd’hui les premiers à aller mendier des partenariats à Paris et donner des gages. Il se trouve malheureusement que le souverainisme qu’ils scandaient à tue-tête n’était qu’un slogan creux, un outil de manipulation d’une jeunesse désœuvrée et nourrie au sentiment anti-français. En quelques mois de pouvoir, les «patriotes» ont abandonné leurs principes contre des poignées de main diplomatiques. Ce n’est plus la rupture, c’est la reddition. Ils sont allés à Canossa, la tête basse. Mais ils jubilent.
A quoi sert-il de brandir un discours de rupture si, dans le même temps, on est incapable de voter un budget en équilibre, condition minimale de la crédibilité d’un Etat ? Le Sénégal s’est construit, depuis son indépendance, sur des partenariats solides dont la coopération avec la France, partenaire historique et stratégique. C’est cette coopération qui a permis de financer des infrastructures vitales, de soutenir nos secteurs clés (santé, éducation, hydraulique, énergie) et d’accompagner des milliers d’étudiants sénégalais vers des parcours d’excellence. C’est aussi ce partenariat qui continue de générer des investissements, des emplois et des transferts de technologies indispensables à notre développement.
Pour la gouverne des pastéfiens, la France est le premier bailleur bilatéral du Sénégal en termes d’aide publique au développement, et plus de 300 entreprises contribuent pour 25% de nos recettes fiscales, avec à la clé plus de 31 000 emplois dont 86% de travailleurs sénégalais. Et l’on comprend pourquoi le président de la République parle de «continuer le chemin ensemble en nous délestant des pesanteurs de l’histoire», devant les capitalistes français.
Nous sommes bien loin du «que la France nous foute la paix !», et les événements de 2021 et 2023 sont encore dans toutes les mémoires : les émeutes ont pris pour cibles prioritaires les intérêts français, qu’il s’agisse d’Auchan ou de Total. Ces mobilisations, menées par des partisans de Pastef, ont conduit à des arrestations massives. Or, fait encore plus révélateur : une fois arrivés au pouvoir, ces mêmes dirigeants ont choisi d’indemniser ceux qui avaient été arrêtés et emprisonnés pour avoir attaqué les symboles de la présence française au Sénégal.
Il est clair que Paris est un passage obligé certes, mais qui ne garantit ni la prospérité ni l’émerveillement promis pour amadouer le Fmi. Comme la Tour Eiffel, le Fmi attire les regards, fascine, impressionne, mais ne résout pas à lui seul les contradictions internes, ni les failles structurelles des nouvelles autorités.
Par Bachir FOFANA