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L’Ong Human rights watch a publié de nouveaux témoignages sur le bombardement du 3 janvier à proximité de Bounti, qui confirment la tenue d’un mariage. Le ministère des Armées refuse de rendre publics les éléments de preuve.

Il y avait bien un mariage, le 3 janvier, à Bounti. Ce jour-là, une frappe française a tué au moins 19 personnes à 1,5 kilomètre au nord des dernières cases de ce petit village du Centre du Mali. Une organisation communautaire locale et des témoignages parus dans la presse, notamment dans Libé­ra­tion, affirmaient qu’une cérémonie avait lieu. Trois habitants présents lors du bombardement l’ont confirmé à l’Ong Human rights watch (Hrw), qui a publié, ce jeudi, un communiqué sur l’affaire.
«Chacun des trois habitants de Bounti a indiqué qu’un mariage avait eu lieu et que les hommes s’étaient réunis séparément des femmes et des enfants en raison des mesures de ségrégation entre les hommes et les femmes imposées par les groupes islamistes armés actifs dans la ré­gion», écrit Hrw, précisant que la jeune fille avait 16 ans et son futur mari, un parent éloigné, 25 ans. «Un mouton avait été abattu et préparé dans le village et les femmes étaient sur le point de livrer le repas lorsque l’attaque a eu lieu», ajoute l’Ong sur la base des récits recueillis.
Les autorités françaises ont démenti la présence d’un mariage. Dans un communiqué du 7 janvier, l’état-major des armées écrivait : «Aucun élément constitutif d’un rassemblement festif ou d’un mariage n’a été observé.» La ministre des Armées, Florence Parly, a déclaré quelques jours plus tard devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale qu’«il n’y [avait] pas de rassemblement festif à l’endroit où la frappe est intervenue».
Interrogé sur les témoignages cités par Hrw, le colonel Frédéric Barbry, porte-parole de l’état-major des armées, a répété sa position : «Il n’y a aucun élément nouveau, l’état-major des armées confirme mot pour mot son communiqué : aucun indice ou observation de rassemblement, festif ou non, n’a été observé avant ou pendant les frappes.»

Enquête indépendante et impartiale
L’identité des victimes reste inconnue. L’Armée assure que son bombardement n’a occasionné aucun «dommage collatéral», et que seuls des combattants jihadistes ont été tués, ce que contestent des habitants et organisations locales. Jonathan Pedneault, chercheur de la division crises et conflits à Human rights watch, admet «ne pas être en mesure d’affirmer que tout le monde présent était des civils». Mais, poursuit-il, «les allégations sont suffisamment crédibles pour mériter une enquête indépendante et impartiale de la part des autorités françaises».
C’est le point sur lequel Hrw insiste le plus. «Ce n’est pas tous les jours que des allégations de bavure ciblent la France. Il est d’autant plus important de faire la lumière et de faire taire les rumeurs pour démontrer aux populations que la France dit vouloir protéger qu’elle se préoccupe de la règle de droit», relève Jonathan Pedneault, ajou­tant : «L’atti­tude défensive de la France est assez préoccupante, il est important qu’une enquête soit ouverte par la justice française.» Pour l’heure, aucune investigation n’a été lancée par les armées. Les casques bleus de la Minusma ont ouvert une enquête dont l’issue dépendra de la coopération française.
Ces demandes de transparence n’émanent pas seulement d’organisations de défense des droits humains. Le président de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, Christian Cambon, a lui aussi interpellé Florence Parly sur ce sujet mercredi, sur un ton tout sauf polémique : «Est-ce qu’on ne peut pas avoir des preuves, des photos ? Les forces armées ont dit les avoir, mais nous ne les avons pas, l’opinion publique ne les a pas.»
Cette demande «naturelle» a rencontré une fin de non-recevoir de la part de la ministre des Armées : «Montrer des images, c’est montrer à nos ennemis ce que nous voyons d’eux. C’est tout le problème. […] Il serait plus simple de partager certaines images et vidéos, mais les conséquences de cette révélation publique seraient importantes pour la conduite de nos opérations sur le théâtre.» En juin dernier, l’état-major avait pourtant montré à la presse la vidéo d’un raid contre le chef jihadiste, Abdel­malek Drou­kdel, et en avait ensuite diffusé des photos. Un geste rare pour mettre en valeur un succès tactique.
Les parlementaires, sénateurs et députés, pourraient décider de ne pas en rester là. Le droit français autorise depuis 2015 certains d’entre eux à saisir la commission du secret de la Défense nationale. Indépen­dante, cette structure discrète et méconnue a précisément pour fonction de donner un avis sur des demandes de déclassification, en prenant en compte autant l’intérêt national, donc le respect de la confidentialité, que l’utilité des informations pour la manifestation de la vérité. Ce serait inédit : seuls des magistrats se sont tournés vers la commission depuis sa création, via les ministères de tutelle des administrations concernées. Mais c’est possible, et il reviendrait alors à une autorité indépendante de déterminer si la révélation des données sur la frappe de Bounti porte une atteinte disproportionnée au secret des opérations, ou si elle est au contraire de nature à éclairer utilement le débat public.

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