L’humour, la danse, la musique, mais des messages importants. La compagnie ivoirienne, la seule en compétition officielle aux 24e Journées théâtrales de Carthage, livre avec «220 logements», une fresque historique qui renvoie un miroir à la société ivoirienne quant aux évènements qui ont conduit à la crise.Par Mame Woury THIOUBOU (Envoyée spéciale à Tunis)

  – L’humour est une composante remarquable du théâtre ivoirien. Et dans la mise en scène de la pièce 220 logements, écrite par Chantal Djédjé  et mise en scène par Souleymane Sow, l’humour est présent à chaque pas. Cette comédie musicale, produite par La fabrique culturelle, est une fresque historique qui s’intéresse à un moment charnière de l’histoire de la Côte d’Ivoire. Dans le quartier des 220 logements, les 8 comédiens sont tous des voisins. Solidaires, chaleureux et généreux les uns avec les autres, ils nous embarquent dans une fresque qui retrace l’histoire de la côte d’ivoire entre 1990 et 1999. Une décennie pendant laquelle ce pays va voir son destin basculer. Au rythme du zouglou, de chants et danses, la troupe ivoirienne, seule troupe subsaharienne en compétition officielle dans cette 24e édition des Journées théâtrales de Carthage, rembobine un à un les évènements. Mais ici, tout est raconté dans l’humour et la bonne humeur. Quand les acteurs entrent sur scène au début du spectacle, c’est une entrée en fanfare. Les huit comédiens quittent les travées de la salle pour gagner la scène dans une bonne humeur contagieuse. Tout de suite, la troupe exécute une danse d’ensemble. C’est parti pour plus d’une heure pendant laquelle les situations se succèdent. Les comédiens mettent en lumière la succession d’évènements qui a conduit à l’instabilité de leur pays. Quand Alassane Ouattara est nommé Premier ministre par le Président Houphouët Boigny, il laisse derrière lui une carrière de gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao). Son plan d’austérité, l’instauration du multipartisme, les manifestations des étudiants et les arrestations qui s’en suivent, la dévaluation du franc Cfa en 1994, la mort de Houphouët en 1993, la naissance du concept d’ivoirité et le boycott actif forment les éléments principaux de cette trame historique. «Tous les faits majeurs qui se sont passés, nous avons essayé de les retranscrire dans l’humour, la danse, les chants», explique un des comédiens, Jules Dablé. «Le message, c’est qu’on peut être sénégalais, malien, burkinabè, mais nous sommes tous des frères. Le plus important n’est pas de dire à l’autre qu’il est étranger, mais c’est de vivre avec. Ton plus proche voisin est celui qui va t’aider quand tu as un problème. Donc acceptons-nous les uns les autres, quelles que soient l’origine et la nationalité», poursuit l’artiste.

Quand la grande histoire se mêle à la petite
Racontée du point de vue des habitants de la cité des 220 logements, la grande histoire ivoirienne se mêle à la petite histoire, celle du vieux retraité qui trompe sa femme avec la coiffeuse du quartier et lui remet toute sa pension. Il y a aussi ce personnage du fonctionnaire corrompu, le barman ancré dans son ivoirité et persuadé que les étrangers sont responsables de tous les maux du pays, la jeune étudiante, son frère et l’ami de ce dernier, un leader estudiantin qu’elle entretient avec l’argent soutiré à son vieil amant. La galerie des portraits est assez bien recherchée et les comédiens ne manquent pas de piquant. Entre deux séquences musicales et dansantes, la vie dans la cité déroule le quotidien des gens du Peuple, obligés de subir les conséquences des décisions prises par des hommes politiques. «Au plan politique, il y a toujours cette opposition entre partisans de l’ancien Président Laurent Gbagbo et ceux du Président Alassane Ouattara. Et on assimile les partisans de Ouattara aux nordistes et les partisans de Gbagbo aux sudistes. Et nous, on est en train de dire aux Ivoiriens que ce n’est pas le moment. Il faut se mettre ensemble pour construire notre pays», lance le comédien.

Le décor est assez chiche sur cette pièce. Deux échafaudages de deux étages chacun, représentent les logements. Les comédiens grimpent d’un étage à l’autre tandis qu’au bas de ce qui représente l’immeuble, un maquis sert des bières. Ici, des cagots servent de tables. D’un endroit à un autre, les artistes maîtrisent leur espace et donnent leur message dans une belle humeur. Dans les répliques, les vannes ne manquent pas et provoquent souvent les rires de l’assistance. Ainsi, au fil des minutes, le spectateur engrange des informations sur les évènements qui ont secoué ce pays et conduit à une lutte fratricide entre factions. «On donne le message avec de l’humour pour ne pas choquer les gens. La Côte d’Ivoire a traversé des moments vraiment très douloureux et on ne veut pas remuer le couteau dans la plaie, je pense qu’avec l’humour, les gens rient mais ils entendent la vérité. Le rôle de l’artiste, ce n’est pas vraiment de venir blesser, mais il y a des moments où on dit la vérité au public et il y a des moments où on le fait en s’amusant», indique Jules Dablé.
mamewoury@lequotidien.sn