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Un kankourang dans le panier à salade des flics, puis jugé et condamné comme un vulgaire malfrat ? L’image semble irréelle. C’est le comble du déshonneur. Un affront total contre la communauté mandingue.

La désacralisation
Traiter cet être sacré de cette manière, c’est offenser toute la communauté mandingue en heurtant les consciences et les croyances populaires. En déshonorant le kankourang, c’est toute la superstructure mentale et l’infrastructure sociale mandingue qui volent en éclats dans un chaos psychologique sans précédent.  En procédant de la sorte, les Forces de l’ordre – du désordre mental ? – ont foulé au pied la dignité de l’être le plus sacré dans la hiérarchie des croyances irréligieuses mandingues. La raison : ceux qui ont commis la forfaiture semblent méconnaître les mobiles qui ont présidé à la gestation du kankourang !

Que représente le kankourang ?  
Chaque groupe social et chaque conscience collective ont besoin, d’une manière ou d’une autre, d’une puissance qui les dépasse et les domine pour servir de rempart non seulement contre les êtres invisibles et maléfiques, mais aussi et surtout l’inconnu. La peur de l’inconnu est donc consubstantielle à l’avènement du Kankourang. De ce point de vue, dans cette quête de protection, le génie mandingue a secrété du kankourang.
C’est dire que le besoin de sacré est né inexorablement de l’ultime prise de conscience surgie de l’incapacité où se trouve le mandingue – disons l’homme tout simplement – de vaincre l’inconnu et son corolaire, la peur. Pour amortir ce sentiment de la peur de l’inconnu, de l’inaccessible, du lointain, de l’ailleurs…, le génie mandingue a engendré le kankourang. Par conséquent, par l’artifice du kankourang donc, le mandingue passe de la peur de l’invisible à la peur du visible. Sous ce rapport, par cet artifice, la peur passe de l’inaccessible à l’accessible par la médiation du kankourang. L’on remarquera alors qu’en faisant passer le sentiment de peur de l’invisible au visible, on la dégrade à défaut de l’annihiler. L’être masqué va donc apparaître aux yeux des mandingues comme une sorte d’alchimie entre effroi et fascination.  Et ce qui peut à la fois faire peur et susciter une admiration ne saurait être qu’une chose autre que moi, mais qui exerce une certaine attirance sur moi.
Aussi, pour faire régner un ordre social voulu et accepté par tous, faut-il un garant aimé et craint à la fois, suscitant adoration et terreur en même temps. Pour régenter, l’amour seul du Peuple ne suffit pas, la crainte à elle seule ne suffit non plus. Le sentiment d’amour rapproche et toute proximité tue le mythe du pouvoir, de la force. La crainte maintient la distance vis-à-vis de l’autre, mais suscite une certaine haine qui chercherait, si l’occasion se présentait, à mettre fin à ce qui fait peur. C’est pourquoi tout règne qui s’appuie sur le savant dosage entre effroi et admiration aura la chance de durer plus longtemps. Et du moment que c’est lui qui assure le lien avec les ancêtres, et en lui transparaissent nos aïeux auxquels nous vouons respect et admiration, alors celui qui les représente et nous guide vers eux ne pourrait qu’être adulé et respecté. Ce sentiment de respect (disons de la peur !)  me prouve que suis-je juste une créature faible qui fait appel à une créature puissante.
Dès lors, ceux qui ont eu cette ingénieuse idée avaient voulu démêler un cloisonnement inextricable : du moment que le sacré est lié à l’inaccessible, à l’invisible, comment le rendre accessible, visible ? En affrontant ces questions, le génie mandingue a fini par faire exploser le carcan du lointain, de l’inaccessible et trouver un moyen de nous faire voir l’invisible, de côtoyer le sacré : c’est le kankourang et dans sa dimension la plus élevée, le fambondi. La création du kankourang est, sous ce rapport, un acte majeur d’affranchissement à la trivialité, au profane.

Le kankourang : un mythe qui s’effondre ?
La dimension du sacré fait appel à un lien avec un être supérieur transcendant à qui on voue un culte. C’est pour cette raison que les mandingues s’étaient engouffrés dans le sacré pour produire du sacré : un être qui nous dépasse et nous domine. Et cet être ne pourra être respecté que quand il sera inaccessible, il sera inaccessible tant qu’il sera sacré, il sera sacré tant que son mystère reste bien gardé et le mystère ne pourra être gardé que si le kankourang garde son rang sacré. Malheureusement, en jetant dans la poubelle à salade et prétendument, le juger et condamner pour 6 mois, son mystère explose au grand jour et nous foudroie dans un chaos mental sans précédent. Du coup, le kankourang passe d’une station de sacré à un rang inférieur de profane, perdant du coup sa dignité de sacré.
Pour comprendre ce chaos psychologique né du mystère qui a volé en éclats, il faut remonter au mythe fondateur qui a élevé à la dignité de vénérable le masque sacralisé et installé dans les consciences populaires la nécessité de révérence. Pour ce mythe fondateur, le mystère du kankourang doit être jalousement gardé, plus que notre vie d’ailleurs, car si ce mystère est percé, c’est à la fois toute l’architecture idéelle, institutionnelle, sociale qui s’écroulerait dans un chaos indescriptible. A présent, on assiste à ce big-bang

De protecteur à agresseur, de garant de l’ordre à cause de désordre
En créant le kankourang, les mandingues étaient en quête de sens. Sens compris à la fois dans sa dimension direction et sens dans sa dimension signification. En d’autres termes, le Peuple mandingue cherchait à donner une orientation à sa communauté, une sorte de boussole qui conduit, guide les pas de la collectivité vers les aïeux qui symbolisent la droiture, le juste, le clair, l’élevé, l’exalté…, le bien alors. Dépositaire de tous les secrets plusieurs fois séculaires et garant de l’unité du Peuple mandingue, il rythmait le pas des hommes, dictait la conduite à tenir…
De nos jours,  avouons-le tout de suite haut et fort : si l’on en est à ce stade de désacralisation, c’est que le kankourang est passé de la posture de défenseur à agresseur, de garant de l’ordre à cause de désordre, de protecteur des valeurs du monde mandingue à transgresseur de ces valeurs mêmes. Le kankourang attaque maintenant de paisibles citoyens, empêche des gens de vaquer à leurs occupations, trouble l’ordre public, verse dans du tapage nocturne… La cause : depuis que les anciens ont démissionné, la nature ayant horreur du vide, le kankourang est entré entre «les mains périssables» de personnes incultes sans foi ni loi. Les conséquences sont énormes : il est devenu une arme redoutable, une puissance mystique et une force sociale entre les mains d’une génération de non-initiés dont la culture est le cadet de son souci et est mue par des mobiles bassement triviaux et dégradants. Certains l’utilisent comme un instrument de domination, d’autres de terreur. Et, en bien des cas, on en use pour contester un ordre social ou le perpétuer.

La permanence du conflit entre normes socioculturelles et norme étatique 
Qui doit réglementer les rapports ? Le kankourang ou les Forces de l’ordre ? En heurtant de front ces questions, on réalise que le conflit entre le kankourang et les juridictions apparaît ainsi sous une forme de conflagration entre deux niveaux de réalités différentes et cette opposition semble insoluble au regard du progrès sociétal : l’un prend racine sur les normes du groupe alors que l’autre s’appuie sur les lois nationales.
Le problème : les lois dans les pays africains sont souvent une pâle copie tropicalisée de celles européennes. Ce qui fait que ces lois sont le plus souvent en nette rupture avec les coutumes et traditions. Au lieu de partir de nos vécus quotidiens et de nos croyances pour fonder en droit les lois, codes et autres législations, c’est plutôt les normes de chaque groupe qui doivent se conformer aux lois. L’autre problème, c’est qu’il n’y a pas une uniformisation des normes. Ce qui fait qu’on ne saurait s’appuyer sur un groupe et laisser d’autre en rade.
Par conséquent, en copiant les Européens, on s’est éloigné de nos réalités. Et pour que le cas du kankourang qui participe d’une «puissante relation des vivants aux morts ; ces institutions endogènes mettent en échec jusqu’aux règles impératives de notre droit étatique. Et cette résistance débouche sur la non-justiciabilité de nombreux conflits…» (Eric Rau, Institutions et coutumes canaques, Paris, L’Harmattan, «Fac-similés océaniens», 2007). Ce «phénomène identitaire, ce ‘’retour de l’histoire’’, dans lequel certains voient le signe d’une véritable décolonisation des esprits comme des institutions se traduit dans certains cas en conflit.» Selon Régis Lafargue, ce conflit intervient dans «un domaine privilégié d’affirmation de la ‘’conscience du droit’’ ou du ‘’droit comme conscience’’ – à savoir, les représentations personnelles de la norme dans leur confrontation à celle du groupe ou de l’Etat».
Cette confrontation s’explique par le fait qu’il est inscrit dans le génome de chaque Etat de vouloir régenter seul et d’affirmer sa suprématie sur les communautés qui le composent. En retour, ces communautés (mandingue, wolof, pular…) cherchent à garder leur identité et à faire passer leurs normes. C’est ce que semble expliquer Alliot Michel dans Le miroir noir. Images réfléchies de l’Etat et du droit français : «On comprend qu’aujourd’hui les communautés défendent avec acharnement leurs coutumes contre les Etats qui, au nom de l’unité, du développement et de la modernité, veulent les en déposséder.»
Ibrahima Diakhaté MAKAMA – Coordonnateur du Jujubaa
makamadiakahte@gmail.com

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