Il marche dans l’insalubrité. Tous les jours, il est pris d’assaut par des mareyeurs venant d’horizons divers qui n’en peuvent plus avec les ordures. Entre la direction et les vendeurs, chacun jette l’opprobre sur l’autre.

Le marché central au poisson de Pikine reprend son rythme normal. Après la Tabaski, les mareyeurs sont de retour dans ce lieu où ils se donnent rendez-vous tous les matins pour écouler leurs produits halieutiques. A l’entrée de ce poumon économique de la banlieue, les vendeurs de petit-déjeuner s’en sortent bien. Malgré l’odeur âcre qui accueille et attaque les narines, ils sont très convoités. L’environnement n’entrave en rien leur petit commerce. La recherche de la paix du ventre oblige ! Une fois la grande porte franchie, l’ambiance devient tout autre. Comme d’habitude, le marché est chaud bouillant, il grouille de monde. Les préoccupations sont diverses. Les dockers, bassines ou seaux sur la tête, se faufilent entre les camions frigorifiques garés en face de la direction. De valeureux bras chargent les produits destinés à d’autres horizons où le poisson se fait rare. Sous ces véhicules sort une eau noirâtre. C’est la glace utilisée pour la conservation des produits halieutiques qui fond. Juste à côté, les agents de nettoiement sont à pied d’œuvre. Leurs blouses bleues facilitent leur identification. Avec balais, pelles et brouettes, ils tentent d’entretenir un marché sale et submergé d’ordures. De petits canaux à ciel ouvert, pas loin des vendeurs, dévoilent un liquide vert pris d’assaut par les moustiques et les mouches. Les tas d’immondices constitués d’écailles, de pelures, de cartons ou de poissons pourris sont visibles un peu partout, au grand bonheur des chats qui rodent. Pantalon délavé de couleur verte,  des bottes qui lui arrivent aux genoux, Babacar semble souffrir avec son balai. Il y met toute son énergie. Il sue à grandes gouttes. De temps en temps, il s’essuie le visage avec son avant-bras. Tantôt, il se courbe, tantôt il se lève pour mettre les ordures ramassées dans la brouette qu’un autre déverse dans de grandes poubelles en fer. L’entretien de ce marché est très difficile. Il est très vaste et accueille un grand nombre de commerçants, 7 jours sur 7. La situation est plus désolante à l’intérieur de l’espace réservé aux tabliers. C’est le lieu le plus fréquenté. Entre marchandage et désistement, tout y est. Les vendeurs en face de leurs produits attendent des clients qui peinent à y accéder. Des centaines de tables, sans doute noircies par les poissons qu’elles supportent depuis des années, sont posées sur le perron. Etroit et insalubre, ce perron est envahi par les eaux qui sortent des caisses aussi nombreuses que diverses. L’odeur est forte dans cet endroit assombri par un grand toit à la forme parabolique .Les voix dissonantes installent un grand brouhaha. Les tabliers qui ne manquent pas parfois de jeter de petites piques aux agents de nettoiement. «Vous ne travaillez pas, vous faites semblant», lance un mareyeur à un jeune homme qui passait avec son balai. Derrière le marché Joola, connu pour la commercialisation des produits venant du Sud du pays, il est difficile, voire impossible, de respirer un air pur. Des ordures débordent des nombreuses poubelles et forment des tas. Les eaux usées des fosses sceptiques reçoivent les vers de terre. Un cocktail explosif qui indispose les vendeurs !

Les mareyeurs dénoncent et accusent
La situation du marché ne leur plaît guère. Elle ralentit leur commerce vital et rend ce lieu moins attrayant. «Ce marché est sale. La gestion n’est pas bonne. Il n’y a pas d’hygiène. C’est l’insalubrité totale. Il génère beaucoup d’emplois, mais il n’est pas géré comme il faut. Vous voyez, on vend des produits destinés à la consommation sous les eaux et à côté des ordures», déplore Sidy, sur un ton amer, les yeux grands ouverts. La tenue un peu mouillée avec quelques écailles, le quadragénaire de teint noir interpelle les autorités du marché. «Elles doivent veiller à la propreté de notre lieu de travail. La situation dans laquelle il se trouve est inconcevable», lance-t-il.
Non loin de lui, son camarade Ablaye n’a d’yeux que pour ses gros poissons qu’il présente fièrement. Assis sur son banc en face de sa table, il est entouré par des caisses. La vingtaine révolue, il estime que l’état du marché peut faire chuter leur commerce. «On aurait voulu que notre lieu de travail soit dans un autre état. Coly et ses camarades nettoient, mais rien ne change. Nous devons aussi veiller à la propreté du marché en évitant de jeter un peu partout», conseille l’homme aux chaussures en plastique. Beaucoup de femmes gagnent leur vie en écaillant les pélagiques. Cette dame qui veut garder l’anonymat en est une. Elle fréquente ce marché depuis plusieurs années. Ce travail est une passion pour elle, en plus d’être un gagne-pain. Entourée de trois seaux, on peine à reconnaître la couleur de son boubou entaché. Ses pieds sont à peine visibles, les écailles sont partout. «Les ordures, je les mets à côté en attendant la descente. Avant de rentrer, je les verse derrière marché Joola. Je ne fais pas partie de ceux qui salissent le marché. Je fais mon devoir», confie-t-elle, en écarquillant les yeux. Trouvé au bureau du Collectif des mareyeurs, Moussa a la tête baissée, ses yeux scrutent son petit téléphone portable. Paré d’un boubou traditionnel gris, il fustige les conditions de travail. «Ce marché, on en a ras-le-bol. Depuis des années, rien n’a changé. La situation est la même, les plaintes aussi. Ecrivez tout ce que vous avez vu sans rien laisser», dit-il tout en sourire.

Une clientèle obligée malgré tout
Pour s’approvisionner en produits halieutiques, ils sont obligés de venir dans ce marché. Même si ils déplorent l’état. «Je viens au marché central une fois par semaine. Franchement, j’y trouve mon compte. J’ai un mareyeur qui me vend des poissons et des crevettes frais depuis plus d’un an», déclare Madame Gaye. Vêtue d’une taille basse wax, un sachet blanc à la main gauche, la dame tient son pagne avec sa main droite. Sur le perron mouillé, elle marche lentement pour ne pas trébucher. Pour elle, les responsabilités sont partagées. «Le marché appartient aux vendeurs. C’est à eux d’être propres d’abord, même si l’administration doit engager des agents pour le nettoiement. S’ils jettent tout par terre, les nettoyeurs n’y pourront rien», soutient-elle.

L’administration nie tout
Pointée du doigt, l’administration se lave à grande eau. Elle dégage en touche les allégations de certains mareyeurs. «Ce marché a toujours des problèmes d’assainissement, avant même l’arrivée de l’actuel directeur Ndiaga Thiam. Il fait d’énormes efforts et les mareyeurs le savent .Ce n’est pas une négligence .Cette situation est consécutive à la célébration de la Tabaski. Beaucoup d’agents ont passé la fête hors de Dakar. Comme vous pouvez le constater, nos agents ont commencé le travail. Dans tous les marchés du pays, il y a des problèmes d’hygiène. Contrairement à ce qu’ils avancent, Ndiaga Thiam est un grand travailleur, il descend sur le terrain. Il n’est mu que l’avancement du marché et de la communauté. A partir de 13 heures, le marché aura un autre visage. Tant que les mareyeurs vendent et salissent, il y aura des ordures. Le directeur dégage des moyens colossaux pour l’entretien», se défend Khalifa Ababacar Sy Mbaye, chef du service chargé du nettoiement.
Stagiaire