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Entre l’idéal et le réel, comment répondre à une question qui n’est pas posée ? La connaissance de soi est le commencement de toute sagesse, disait Aristote. Un pays où chaque habitant est expert, alors que le Sénégal n’est premier nulle part dans les domaines où on mesure le développement d’un pays, ne peut manquer d’étonner. Est-ce que le Sénégalais connaît le Sénégal et les Sénégalais ? Si tous les citoyens ne connaissent pas bien leur pays et leur Peuple, ceux qui gouvernent ont l’obligation de les connaître, car le politique doit posséder une certaine connaissance de ce qui a rapport à l’âme, a ajouté le même Aristote. De quel mal souffrons-nous, quel diagnostic, ensuite quelle thérapie nous faut-il ? Mettons d’abord l’accent sur le Sénégalais, sur l’humain qui est doté du pouvoir de transformer son environnement. C’est de lui le Sénégalais qu’on espère que viendra le développement, ou tout au moins qu’on attend qu’il fasse émerger le Sénégal, ce n’est pas le contraire.
A considérer un pays comme un être humain, on s’interrogera forcément sur son état de santé. Nos pauvres petits pays africains, balkanisés, gérés de manière approximative, le plus souvent avec plus de subjectivité que d’objectivité dans le management de leurs institutions et autres structures publiques, sont malades, voire très malades ces pays-là, comparés aux pays développés. Il faut avoir le courage de le reconnaître, car il n’y a pas pire qu’un malade qui s’ignore. Ils sont certainement plus malades que ne peuvent l’être des humains. Nos pays sont malades d’autres maux que de la maladie. Si la contagion est si forte, tous ceux qui vivent dans la zone de l’épidémie doivent s’entendre sur l’attitude à adopter et la stratégie à suivre.

Un devoir de consensus sur un projet commun
Mais avons-nous un projet pour nos pays ? Un projet commun s’entend avec un consensus réunissant le pouvoir, l’opposition et le grand Peuple non militant politique, qui se l’approprient. Chaque parti politique a son projet, son programme, pensant que le sien est le meilleur, ou que ceux des autres sont tout juste risibles. Ceux qui sont aux affaires pensent qu’il est de bon ton de minimiser les projets et réalisations de leurs prédécesseurs sans rejeter les avantages y afférents et dont ils bénéficient à présent. Pour ce qui nous concerne, nous autres Sénégalais, nous est-il possible de nous entendre sur un minimum vital pour le Sénégal, condition sine qua non d’un mieux-vivre politique, économique, social et culturel ? Ce doit être un projet national très largement partagé. Un projet n’est pas un souhait, ce n’est pas un rêve seulement, ce n’est pas un vœu pieux. Quel type de société voulons-nous, partant de nos préoccupations ? Un projet demande des objectifs, une planification avec des délais, des outils et de la méthode. Les étapes à suivre, après le consensus et la conception : l’exécution des objectifs précis est planifiée, des réalisations mesurées à chaque délai, des correctifs de parcours opérés pour ajuster et, enfin, un suivi méticuleux. Il nous faut savoir tenir le long terme. Nous admettons que cela exige compétence, discipline et rigueur, mais qui va résoudre nos problèmes à part nous-mêmes ?
Il est impératif de savoir s’y prendre afin de faire bonne figure dans le concert des Nations, sinon on va reculer, rester sur place ou avancer de façon insignifiante par rapport au rythme du monde. On peut se tromper de bonne foi, mais rien n’est plus dramatique que de se précipiter sans savoir où aller, on ne soulèvera que de la poussière.
Le problème du Sénégal est à rechercher dans la pratique de la politique et dans une certaine utilisation de la religion. Que ceux qui sont aux affaires pensent à leur prochain séjour dans l’opposition en faisant voter des textes ou en menant d’autres actions avec des répercussions sur la marche du pays, que les opposants s’imaginent au pouvoir à la prochaine élection, à ce qu’ils souhaitent trouver sur place et laisser à leur départ et le tour sera joué. Malheureusement, nos élites politiques, quand elles se prononcent selon le côté où elles se trouvent, c’est plus pour dire ce qui «marche» ou «ne marche pas du tout», que pour dire ce qu’il faut faire. Après un constat plutôt facile parce qu’à la portée de tout citoyen, il est temps que les politiciens proposent des remèdes aux maux qui assaillent la Cité. Comme l’honnête homme, ils doivent avoir la culture générale nécessaire, à défaut de cela, apprendre à acquérir les connaissances leur permettant de se prononcer sur l’économie, le droit, la science politique, la fiscalité, les finances publiques, les relations internationales. Les politiciens doivent avoir plus que de simples notions de géopolitique, de communication, de marketing politique, de prise de parole, de l’art de rédiger un discours ou un quelconque document. Tel un leitmotiv, il n’est pas inutile de revenir répéter que le politique doit posséder une certaine connaissance de ce qui a rapport à l’âme. Aristote ne croyait pas si bien dire.

Un diagnostic
Les symptômes sont visibles certes et chacun a une idée des endroits où la machine a grippé, mais il faut un diagnostic précis, impliquant tous les spécialistes de toutes les disciplines, avec tous les examens nécessaires. Nous sommes tous coupables d’avoir fait ou laissé faire. On a pris la fâcheuse habitude de mettre en exergue les conséquences, laissant indemnes les causes. Alors s’impose à nous la question de savoir ce qui est lié aux symptômes, car il nous faut éviter de traiter seulement ces derniers en oubliant de s’attaquer aux causes de nos maladies. La connaissance d’une situation anormale ne saurait être obtenue sans la connaissance d’une situation normale, pourrait-on dire. Aussi, une petite comparaison entre ce qui se passe chez soi et ce qui se fait ailleurs nous suffit-elle comme préalable, surtout en matière de gouvernance administrative, politique, économique, de justice, de démocratie. Pour qui veut évoluer positivement, il convient de se référer aux bons modèles et il n’en manque pas, en Occident comme en Afrique.

Une thérapie
Une fois le mal connu, comment le soigner pour ensuite aller vers une bonne santé après la convalescence ? Après le diagnostic, quel traitement appliquer ? Quelle thérapie serait adaptée à la situation du Sénégal ? Un chef d’Etat doit pouvoir se comporter comme un chasseur de têtes (bien faites). Tel un parfait sélectionneur d’une équipe de football soucieux de résultats parce que renvoyé s’il ne réalise pas les objectifs assignés, il doit réussir un bon cocktail en récusant les choix faits sur une base ethnique ou régionale.
Nous devons agir et arrêter la spirale qui consiste à tuer la vie avant que n’arrive la mort. Les maux dont souffrent les pays africains ne relèvent pas de la médecine, mais on peut s’inspirer de l’approche médicale pour se pencher sur tout corps malade. Quels hommes et quelles femmes pour la bataille du front ? Au-delà de la compétence et de la probité morale, les leaders (de personnes) et managers (de structures) doivent être choisis parmi ceux qui savent produire des résultats probants, les bons exemples, pour ne pas dire les meilleurs, loin des critères subjectifs plutôt assis sur la proximité.
Quels principes politiques, religieux et moraux doivent nous guider ? Quel traitement entre les règles de la République et celles religieuses, voire confessionnelles ? Quel arbitrage entre le moi et le nous, entre l’intérêt privé et l’intérêt général, comment comprendre et protéger le service public ? Comment sanctionner l’indiscipline ambiante et l’accaparement de tout bien public par un individu ou par une minorité privilégiée ? Comment encourager l’excellence, institutionnaliser et sacraliser la reddition des comptes ? La bonne réponse à ces questions n’est pas loin de constituer le remède, la cure à appliquer. Force est de reconnaître que le préalable à un consensus menant à une cohésion sociale sera la justice sociale et l’équité, sans lesquelles tout espoir de vivre continuellement en harmonie serait vain.

Les richesses
du pays aux populations du pays (sedd ku nekk)
Cela signifie qu’il n’y a pas qu’une partie de Sénégalais qui compte, qui pourrait être tentée de s’accaparer de nos richesses. Comme moyen d’intéresser chacun (sedd ku nekk en wolof), plus qu’un slogan, la santé et l’éducation doivent être accessibles à tous, si nos ressources le permettent. Les richesses du pays, y compris celles à exploiter ultérieurement, le pétrole et le gaz notamment, devront servir à soulager nos populations de leurs lourdes charges, le minimum devant être une éducation universelle (pour tous) et une couverture sanitaire universelle, l’étape intermédiaire étant l’obligation d’assurance maladie avec une subvention par l’Etat, associée à une solidarité nationale, tout le monde payant pour chaque malade. La digestion commence dans la bouche, dit-on. La bonne éducation nous semble être le premier levier sur lequel s’appuyer dès le bas âge pour espérer développer un pays comme le nôtre. Investir dans l’éducation, c’est investir dans le développement. Elle coûte moins cher que ce que coûte l’ignorance à un Peuple. Un Sénégalais bien éduqué, bien portant, honnête, juste, travailleur, discipliné, libre, soucieux du bien public, attaché à l’intérêt général, à la dignité, à la justice et à l’équité, qui n’en rêve pas ? Y parvenir ne doit pas rester un souhait, mais devenir un projet.
Le service militaire obligatoire concourt à inculquer une certaine discipline à nos compatriotes en âge d’être des recrues.
L’absence de justice et d’équité peut être la cause de soubresauts, de révolte contre l’autorité et, parfois, contre soi-même, contre la situation dans laquelle on se trouve, ce qui conduit au suicide ou à l’audace d’affronter la mort et prêt à récidiver. Aussi, pourrait-on corriger en redistribuant aux Sénégalais le fruit que génère l’exploitation de notre sol, de notre sous-sol et de la mer, cela étant un minimum national à partager entre tous, sans exclusive. Les catégories sociales les plus démunies et les plus vulnérables (malades, enfants, vieilles personnes, femmes) et les endroits les plus reculés auront «leur part du Sénégal». Ainsi, l’on mettra du contenu dans l’expression équité sociale et territoriale. Elle prend son envol en s’appuyant sur la solidarité nationale que l’Etat a l’obligation d’organiser en prélevant sur tout le monde pour reverser à chacun ce qui lui revient de droit. N’est-ce pas à l’Etat que le Peuple a confié la mission de protéger les personnes et les biens ? Des partis politiques se sont organisés et des hommes se sont distingués, volontaires pour jouer le rôle de chef d’Etat. Parmi ces derniers, l’un a eu le grand honneur de lever la main droite pour jurer de s’acquitter de sa mission d’élu, en contrepartie de grands privilèges à lui accordés devant Dieu et devant les Hommes. Un bon chef saura faire taire les «mauvais amis» qui sont de piètres conseils et écouter davantage les «bons adversaires» qui restent objectifs et positifs. Ses partisans et sympathisants réunis ne font pas le poids face au grand nombre silencieux de ceux qui l’ont élu et que l’on peut chiffrer à des millions d’individus.
Enfin, le Sénégal et les Sénégalais n’ont pas d’autre choix que de faire bonne figure pour mériter le respect dû à leur réputation d’exception africaine. Pourvu que celle-ci ne soit pas surfaite. Pour prouver le contraire, il faut s’atteler à la tâche de construction, vite et bien, afin de lever la tête, fiers comme les dignes enfants de nos ascendants que nous prétendons être dans le concert des Nations où nous sommes invités à jouer notre partition. Le chemin est encore long, mais la volonté reste l’arme dopante de notre réussite.
Biram Ndeck NDIAYE
Ecrivain

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