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Avec Tokooos II, la star africaine Fally Ipupa, dont chaque tube atteint sur YouTube plusieurs dizaines de millions de vues, évoque l’évolution des artistes africains, ses concerts controversés en Côte d’Ivoire, les thèmes qu’il chante et invite les dirigeants de son pays à respecter leurs paroles.

Avant tout, que signifie Tokooos, le titre de votre disque ?
C’est un mot «made in Fally», dérivé de «kitoko» en lingala qui signifie «bien», «joli». «Tokooos» veut dire «c’est super cool». Et j’ai mis trois «o» pour la prononciation : «tokooooooos !» (Là, Fally prend sa voix la plus rauque, et étire le «o» à l’infini, Ndlr). En Afrique, désormais tous les jeunes utilisent ce mot pour désigner quelque chose de positif.

Avec Tokooos II, votre sixième disque, avez-vous l’impression de franchir une étape supplémentaire dans votre musique ?
En fait, je ne fais qu’accentuer l’univers de Tokooos (2017, Ndlr), ma marque de fabrique, initiée avec le single Sweet life, ce cocktail, ce mélange explosif de traditions congolaises – rumba, seben – et de musique urbaine internationale – pop, trap, soul, jazz, etc. J’ai joué moi-même toutes les guitares, avec les rythmiques de mon pays, et j’ai rajouté des prod’ pour les «colorer», leur donner cette touche contemporaine. J’ai aussi essayé de respecter les formats des tubes radio, aux alentours de trois minutes. Bref, j’essaie d’élargir mon public au maximum. Du coup, j’ai inventé mon propre langage.

Ce mélange, cette hybridation musicale tient aussi à votre parcours et à vos affinités musicales ?
Bien sûr ! Je suis né à Bandal, au centre de Kinshasa, un lieu de carrefour entre les musiques congolaises et américaines. Ainsi, petit, j’adorais des musiciens, avec beaucoup de technique, comme George Benson. Dans mon environnement immédiat, il y avait aussi tout un tourbillon de musiques. J’ai suivi les pas de beaucoup d’artistes qui m’ont donné l’envie de devenir le musicien que je suis : Wenge Musica, un groupe de Bandal, Lokua Kanza, bien sûr, que j’ai énormément écouté et analysé… Et puis, évidemment, Quartier Latin, de Koffi Olomidé, dans lequel j’ai fait mes gammes pendant sept ans…

La rumba congolaise reste toujours votre base arrière… Comment expliquez-vous la puissance de cette musique ?
C’est une musique d’une richesse incroyable, avec une base solide, des accords recherchés, de belles paroles, des mélodies imparables, des chansons abouties… Pour moi, c’est l’une des musiques qui comportent le plus d’émotions au monde. Et puis, son rythme reste irrésistible. Faites écouter de la rumba congolaise à des Asiatiques, des Américains, des Européens : tout le monde danse.

Vous avez aussi «nventé» une langue, le lingafran… Pourquoi ?
En effet, depuis Sweet life, je chante un peu en anglais, beaucoup en français, beaucoup en lingala, toujours dans un souci de m’adresser au plus large public possible, de faciliter la compréhension de mes textes, à ceux qui m’aiment et ne sont pas lingalophones… Même si ma langue reste évidemment l’une des plus belles au monde.

Pourquoi le lingala est-il si beau ?
Parce que c’est une langue jolie à écouter, qui parle avec le cœur. C’est surtout une langue facile à mettre en musique, et qui participe à la popularité de la rumba : elle est douce et elle glisse bien.

Dans vos textes, vous chantez l’amour, toujours l’amour, encore l’amour…
C’est mon créneau préféré ! Même Dieu nous recommande l’amour. Dans ce thème, il y a tellement de messages universels, et je le chante sous toutes ses facettes : l’amour au sein du couple, de la famille, l’amour d’un père pour son enfant, celui de la fête, aussi… Je suis quelqu’un qui aime qu’on l’aime, et qui déteste qu’on le déteste. J’ai trop d’amour à donner : un débordement que j’extériorise en chansons. En fait, mon disque s’écoute comme un manuel, un livre pour les gens qui, comme moi, «aiment qu’on les aime, et détestent qu’on les déteste». J’explique comment aimer, être romantique, comment danser… J’essaie de toucher le cœur de mes fans.

Sur ce disque, vous avez invité des chanteurs et rappeurs tels M. Pokora, Dadju, Ninho… Une volonté d’ouverture ? 
Ce sont des artistes brillants, de bonnes personnes, des musiciens talentueux, avec lesquels je voulais collaborer. Ils donnent une dimension plus chic à ce disque, qu’à mon précédent. Ils apportent d’autres couleurs : un échange culturel qui, selon moi, est la meilleure façon de faire plaisir aux amateurs de world music.

On vous surnomme «L’Aigle du Congo» ou «El Maravilhoso»… Pourquoi ?
Vous savez, ces surnoms, ce n’est pas Fally qui se lève le matin et se les attribue. Ce sont mes fanatiques qui les inventent. Depuis novembre, ils m’appellent aussi «Empereur 4K», en référence à cette qualité de caméra. Cela signifie simplement que les gens m’aiment…

Ils vous aiment aussi parce que vous avez réussi à «décomplexer» la musi­que africaine, à la placer sur un terrain plus urbain, plus international ?
Oui ! Longtemps, le monde entier a considéré que nous, Africains, faisions de la musique de blédards… On nous traitait de blédards. Mais aujourd’hui, c’est cool, hype, d’être de Kinshasa et de parler le lingala. Les Etats-Unis eux-mêmes regardent vers l’Afrique. Il n’y a qu’à écouter les derniers sons de Beyonce.

Vous pensez que désormais, et en partie grâce à vous, la musique africaine s’exporte dans le monde entier ?
Oui, assurément, l’Afrique nourrit la musique du monde entier. Les artistes africains ont désormais pignon sur rue, notamment grâce à la visibilité que leur donne les réseaux sociaux, et à la facilité qu’il y a aujourd’hui à produire des disques. Mais cela ne se joue pas uniquement du point de vue musical. L’Afrique nourrit le monde tout court : au niveau alimentaire, artistique, etc. Et la planète entière commence à se rendre compte de nos richesses. C’est vraiment un continent en devenir.

Le 2 janvier, à Cocody en Côte d’Ivoire, vous avez donné un concert privé, dont le prix d’entrée s’élevait à… un million de francs Cfa (1 526 euros). Peut-on dire que vous êtes un chanteur pour riches ?
Le producteur de l’événement ne souhaitait pas de débordement. Et il préférait 200 personnes dans le public qui paieraient très cher. Moi, j’ai reçu un cachet, dont évidemment je tairai le montant : ce n’est pas élégant de parler d’argent. (Rires) Mais sachez que j’ai fait le 28 décembre un concert dans un stade, au prix d’entrée de 5 000 francs Cfa (7,63 euros).

Qu’avez-vous pensé, à titre personnel, des débordements (incendies, incidents…), menés par des opposants au Président du Congo, Félix Tshisekedi, survenus en marge de votre concert à l’Accor Hotels Arena de Paris, en février dernier 2020 ?
Je suis quelqu’un de positif. J’ai réussi à monter sur scène, mes fans se sont battus pour remplir cette salle de 20 mille personnes, ils étaient heureux… C’est de l’histoire ancienne.

Que pensez-vous de la situation politique dans votre pays ?
Je ne suis pas vraiment politicien, mais j’ai mon regard d’artiste et je pense qu’il y a de l’espoir. Je demande aux dirigeants de respecter leurs paroles, et je fais ce vœu que la population retrouve le sourire, une école de qualité, la sécurité et surtout que chacun puisse manger à sa faim.
Rfi

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